« A Carpentras, cité tranquille le mistral joue et farandole Ses airs de danse comtadines sous les platanes centenaires Qui regardent le Mont Ventoux » Pierre Vaussais

De temps à autres, le miracle se produit, où la poésie vient au secours du réel, profitant de la brèche qu'ouvrent les correspondances entre la nature et son mystère, et l'esprit enclin à la rêverie.
Hélas, le sort s'acharne sur ce joyau provençal, cité de l'ouverture, « tournée vers l'autre », comme le revendiquent ses habitants aux drapeaux arguant fièrement leurs blasons des villes jumelles, sur le rond-point de l'Amitié. Bienvenue, bienvenue, s'entêtent-ils à chanter, mais le doux accent du poète ne suffit plus à ranimer la légèreté, d'une torpeur mortelle aux émanations de scandale.

En 1997, se déroulait à Marseille le procès des skin-heads ayant profané 34 tombes et exhumé le corps d'un homme innocent, l'arrachant à son droit le plus absolu, le repos éternel, et sa dignité la plus élémentaire, que toutes les religions ou croyances respectent unanimement.
Mais que leur est-il passé par la tête ? De quoi souffraient ces criminels fanatiques ? L'enquête autour de cette affaire avait souffert de la « pollution de la passion, et des enjeux politiques », regrettait le présentateur du journal télévisé présentant cette triste affaire, aux relents nauséabonds des « heures les plus sombres de notre histoire ». Comment excuser un tel comportement, comment comprendre une si abjecte fascination ? Le procès commençait avec l'étude de la personnalité des accusés, des hommes « paumés, violents, nourris de la haine de l'étranger ». La première séquence choquante de ce procès, sont les remords affichés de plusieurs accusés, qui, 7 ans après les faits, disaient ne pas comprendre comment ils avaient pu en arriver là. L'épouse outragée, blessée dans son être le plus intime, ayant vécu l'horreur de voir la tombe de son mari et son corps profané, utilisa des mots justes et dignes : « C'est facile d'avoir des remords, il n'y a pas commencer à faire le mal. ». Pas de pardon, peu importent les explications, le fait d'être paumé, en situation sociale d'échec permanent, encore dans l'incertitude et les doutes d'une adolescence traumatisée, tout cela ne sont pas pas des excuses. Deux années de prison au maximum, pour profanation de sépulture …

Ces souvenirs jamais évanouis, sont ravivés aujourd'hui par un autre procès. Encore une fois, Carpentras la douce devient malgré elle le théâtre d'un drame, qui, s'il n'est pas du tout similaire, se déroule dans le même ordre : la personnalité des accusés ayant violé, séquestré et prostitué malgré elle une jeune fille de quatorze ans, a été étudiée lors du premier volet d’un procès. On ne parle pas aujourd'hui de « nazis » ou de « skin-heads », on parle d' « enfants terribles », de sales gosses sympathiques, de jeunes bourreaux devenus tels car livrés à eux-mêmes, chéris par leurs parents, enveloppés par le cadre rassurant de familles aimantes. Douze jeunes gens dans un quartier, gâchés par l'oisiveté. Comment ne pas chercher à remonter plus avant ? Y avait-il des signes qui auraient pu prévenir ces actes criminels ? L'éducateur du quartier, interrogé, dit que « c'est impensable. Ils n'ont pas pu faire ça. ». Il s'insurge : « oui, ils passent leurs journées à tenir les murs, à rouler sans casque, à provoquer les policiers, mais ils ne participeraient jamais à de tels faits. ». Et c'est alors qu'au lieu du terrible malentendu entre la réalité, le sort, et l'image d'une ville aux douces résonnances poétiques, on tombe d'un seul coup dans le déni de toute réalité.

Les accusés, aujourd'hui, ne sont pas qu'excusés, ils sont carrément innocentés, de par leur appartenance à un milieu automatiquement défavorisé, d' « un quartier » , expression stigmatisée car il ne s'agit plus des murs ou des pâtés de maison, ou encore des barres d'immeubles, mais du nid de toutes les précarités conduisant forcément à tous les débordements. Mais comme on l'a dit pour les accusés de Carpentras, la précarité, le fait d'être un paumé, cela excuse tout ? Leur désœuvrement et leur misère sociale, intellectuelle, les poussaient-ils à franchir plus de pas dans la décadence et la criminalité ? Les journalistes, curieusement, répondent que oui. Parce que ce n'est que justice, à nous, nantis, colonisateurs repentis, de recevoir les conséquences de cette misère, comme un juste retour des choses.

Parce que telle est la conclusion qui émane de ce procès : le procès des « jeunes » qui ont martyrisé une jeune fille de quatorze ans, est en fait le nôtre, à nous, français, qui devons affronter la réalité des siècles d'esclavagisme et de colonisation, des années de collaboration active pour faire de ces peuples, des assistés, des paumés, des « connus des services sociaux et de la justice », en leur faisant bénéficier à crédit de toutes les allocations possibles et imaginables, des crèches les plus confortables, des espaces de loisirs les plus entretenus, des centres sociaux aux multiples activités, des aménagements et subventions à leur religion blessant douloureusement la vieille statue de l'état laïc, qui s'est affaissée pour mieux tendre l'autre joue.

On en sait plus quoi inventer pour satisfaire leur appétit vengeur, qui se nourrit de la haine auquelle les pousse notre culpabilité. Mais à ce procès, face à l'horreur des faits, n'importe qui se demande comment cela a pu arriver, objectivement.

Parce que pour les journalistes, ce n'est pas possible, là, les « enfants » y sont allés forts dans la déconnade ou le chahut de lycée, il y a forcément un truc : et si la fille les avait trompés ? Et s'il y avait erreur sur la personne ? Peut-être leur a -t-elle fait un sale coup, s'offrant à trente de leurs amis, leur proposant de leur ramener de l'argent de sa prostitution volontaire, en allant seule sur les routes haranguer le client ? Peut-être leur a-t-elle, à quatorze ans, proposé de se faire humilier, martyriser et dégrader, dans des caves éclairées par les seules lumières artificielles de leurs téléphones portables ? Les jeunes filles françaises, héritières tarées des vilains colons d'Algérie, portent forcément les tares de leurs anciens, c'est vous dire si on peut s'y fier.

Et en effet, les « jeunes » l'avouent : jamais ils n'auraient fait cela à une jeune fille de leurs familles, qui, elles, sont respectables : « avec une fille de chez nous, ça ne se passerait pas comme ça » « jamais ils n'auraient toléré qu' une de leur soeurs se retrouve dans la situation de P. ». Il est vrai qu'on ne risque rien, en tant que femme, avec un pantalon large, une tunique sac à patates , un voile de trois mètres, et « Big Brother », le grand frère qui surveille tous ses faits et gestes, de manière qu'elle ne dérape pas en étant tentée de faire la bise à un copain de lycée.

Il semble que, si cela pousse au respect, cela les pousse également à aller voir ailleurs, que cela donne envie d'aller voir d'un peu plus près, voire de trop près, ce sexe que des français libérés promettent sans entraves. Et les parents, qui ne peuvent accepter que l'harmonie de leurs familles modèles, que leur éducation parfaite à l'ombre du commissariat, que leur autorité exemplaire qui accepte les yeux fermés que leurs rejetons fassent du rodéo en scooter sans casque, soient remises en cause : non, forcément, c'est la fille : « elle a été manipulée par les policiers (les actuels collabos à la solde de Bigeard ) pour envoyer les jeunes en prison ! ». Il est vrai que, lorsqu'on a été violée, on est pas pressée de porter plainte, et qu'il faut forcément l'intervention d'esprits malveillants pour les y pousser ...

Les « enfants terribles », comme le titrent au moins deux journaux-blogs français, méritent quand même bien une petite tape sur la main, comme il se doit avec des enfants encore au stade d'opposition : peut-être deux ans de prison moins les remises de peine. Le verdict n'est pas encore tombé, mais on entend déjà les protestations : « ils se sont rangés », « ce sont des erreurs de jeunesse ». Les « enfants terribles » sont désormais mariés, ils ont des enfants. Les pauvres, on vient encore les ennuyer avec des broutilles de jeunesse ... Broutilles, pusiqu'ils écopent au maximum de quelques mois de prison avec sursis.

Reste à savoir maintenant ce que le Juge va décider pour la fille. Quoiqu'elle a déjà pris perpèt, et des siècles non pas d'esclavagisme, mais de psychothérapie …

Carpentras, une ville modèle, berceau de la poésie mistralienne … décidément, j'entends ce fameux poète : « ce n'est pas parce que l'accent est joli que l'histoire est belle ... ».