Commentaires d'archi chez fromage plus.



Les ponts apparaissent comme des ouvrages éminemment moraux. Et parmi les ponts, l’on préférera les ponts suspendus, tendus vers l’autre rive, plutôt que les ponts qui agressent l’environnement de leurs piliers. La mode est aussi à la transparence (cf. la fondation Cartier à Paris) et aux grandes fenêtres pour plus d’ouverture au monde. A l’inverse, les murs sont immoraux car ils mettent une frontière entre soi et l’Autre. Et les ouvrages fortifiés, les donjons, les châteaux cathares, représentent le summum de l’intolérance, du mépris, de l’entre-soi et de l’élitisme. / Derville.



Vous ne romancez qu’à peine. J’ai été en école d’architecture, un an et un peu plus d’un semestre, après j’ai pété les plombs, me faire ouvrier en Auvergne.
Je vais mieux. Mais la mentalité des profs d’archi était parfois tout à fait sidérante.
On avait un projet à la con (le cours de projet est, en gros, le corps de l’enseignement en architecture), on nous donnait une photo, il fallait imaginer une topologie, un lieu, puis y mettre une baraque avec une méga cheminée qui devait être l’âme de la maison.
Un peu par inadvertance, simplement parce que j’avais un plan carré, j’avais fait un truc assez marrant, avec une sorte de loggia d’artiste ou de plaisance au dernier étage, de grandes pièces distribuées assez simplement, enfin, pas de quoi casser trois pattes à un canard, mais une baraque largement vivable (et si on imaginait en plus un point de vue en hauteur sur un paysage méditerranéen, avec les cyprès qui ondulent nonchalamment et un ciel azur parfait, on était pas loin du bonheur terrestre).
Au début, malgré la faiblesse de la maquette (ce n’était vraiment pas mon fort), les deux profs ont apprécié, disant que çà faisait Palladio. Forcément, j’étais flatté.
Mais immédiatement, ils se sont mis à trouver des problèmes, à dire qu’il fallait que je me lâche (textuellement, ça restera gravé dans ma mémoire à vie).
Et là, un des profs saisit la maquette qui m’avait coûté une nuit blanche pas possible, et se met à dire que lui, il préfèrerais profiter du paysage, plutôt que de subir ces murs qui occultent la vue (j’avais pourtant collé de belles baies, larges et hautes), et pourquoi pas faire quelque chose comme ça, dit-il en arrachant négligemment les deux murs extérieurs du salon et de la cuisine.
Si, si, à son sens, il fallait se poser la question de savoir s’il n’était pas préférable d’avoir l’impression d’être dehors quelle que soit notre humeur et l’époque de l’année, malgré la grande loggia (deux tiers du dernier étage et ouverte sur trois cotés) sous le toit. En hiver, il fallait subir la vision de la neige, de la nuit qui tombe tôt et de la faible lumière, des arbres morts, et être victime en été de l’assommante lourdeur solaire de certains jours, de son éclat aveuglant, être exposé à sa chaleur épuisante, et en toute saison renoncer à son intimité. Renoncer au foyer, comme refuge de l’homme, comme cocon sacré où s’éloigner du monde, ou retrouver quelque chose du ventre maternel.
Je pense que c’est à ce moment que j’ai tout à fait réalisé que je ne pouvais vivre parmi ces gens-là. Gotfried.