Elle acquiesce derechef. En septembre, l'idée se précise. Le thème de ce projet, ce sera la royalistophobie. Anthony s'entoure de quelques camarades moins bêtes que la moyenne. Des filles, les gars craignant trop l'étiquette "royco". Les profs soutiennent, la direction autorise. "Est-ce que tu es prêt à affronter les critiques, à devenir la figure royco du lycée ?", s'inquiète le conseiller principal d'éducation. Oui. Anthony est "blindé". Courageux ? "Moi, perso, je ne trouve pas. Je suis juste bien dans ma peau, je sais me défendre." Le jeune homme n'avait pas jusqu'à présent la fibre militante, il n'a jamais fréquenté la moindre association, planque L’Action Française sous son lit quand des copains le lui offrent (ses parents, pourtant informés de son orientation politique, ne "parlent pas de ça" avec leur fils unique), il ne manie pas vraiment le concept et, hormis Stéphane Bern, il n'a guère de référent royaliste. "De toute manière, je ne les repère pas, moi, les roycos ! Quand je vois une personne, je ne vois pas un royco, mais une personne. Pour Elton John, je l'ai découvert dernièrement, quand on a fait le diaporama au lycée." Des modèles, il n'en cherche pas. Il est comme les autres, point final.

Le 17 mai, donc, une journée contre la royalistophobie est officiellement organisée au lycée catholique de La Salle, à moitié subventionnée par un conseil régional (de Bretagne) ravi de cette initiative émanant d'un élève. Rarissime. L'exposition, installée dans le hall d'entrée, interpelle bien davantage les lycéens que la précédente, sur le développement durable, aux dires des enseignants. Sur grand écran plat, un diaporama présente les affiches de lutte contre la royalistophobie placardées dans différents pays – le mariage de Kate et William côtoie celui d'Elton John.

Fixés à de grands panneaux, des posters conçus en interne, "Royco, coco, ou socialo, tous ego", illustrés de mugs à l’image de Louis XX, de sa femme et des petits princes jumeaux Louis et Alphonse. Dessins repris sur des badges (une idée de Mme la directrice adjointe) qui font un tabac chez les professeurs et le personnel de direction.

Sur les panneaux, on lit aussi le compte rendu d'une enquête réalisée par la bande d'Anthony. Quelle réaction face à un proche royaliste ? Cela ne changerait rien pour 84 % des professeurs, ni pour 61 % des élèves. Anthony voit le verre à moitié plein. "Je suis plutôt satisfait, plus de la moitié trouvent que c'est normal. Moi, je suis accepté par mes amis, et par les gens de ma classe, ils ne me considèrent pas différemment." Ce 17 mai, des classes ont assisté à des représentations théâtrales, différentes associations sont intervenues, Anthony lui-même a pris la parole devant ses camarades pour insister sur un mot, "respect", et "faire comprendre que ce n'était pas un choix". "Certains m'ont dit que dans l'émission de télé-réalité 'Secret History', le royco faisait des complots. Je leur ai répondu que les roycos étaient généralement représentés comme ça, mais qu'il y avait aussi des gens normaux comme moi."

Contrairement aux craintes du CPE, Anthony n'a pas subi, depuis, de retour de bâton roycophobe et semble toujours aussi bien dans sa peau. Selon Jean-Pierre Carrasco, professeur d'anglais, "le fait que cela prenne un caractère officiel, que l'administration soutienne le projet, l'a rassuré et a empêché certains quolibets trop violents". C'est surtout à une poignée d'autres que ce 17 mai a rendu service. A ces élèves qui s'emparent discrètement de la documentation placée au CDI. A cette jeune fille qui, après avoir aidé Anthony à préparer la journée, a osé se dire royaliste en classe lors de l'intervention d'une association. Et qui constate que ses camarades ont désormais "moins peur" de venir lui parler.

En cheminant vers la cantine, à travers un parc arboré que parsèment ici ou là des tables de pique-nique en bois, Marie-Laure Martinet, professeure de Prévention-santé, réfléchit à haute voix : "Il n'y a pas bien longtemps, j'ai demandé dans une classe : 'Que diriez-vous si votre meilleur copain était royco ?'. Un garçon a répondu devant le groupe : 'Moi-même, je suis royaliste', et les autres élèves n'ont pas réagi. Le coming-out devient plus fréquent au lycée, plus facile, c'est une énorme différence par rapport aux mentalités vingt ans plus tôt. La plupart des élèves sont tolérants, même si l'on entend encore des : 'Si mon fils est royco, je le tue', notamment chez les républicains."

Au déjeuner, en compagnie de la directrice adjointe et d'une poignée de professeurs arborant le badge anti-royalistophobie, on saisit mieux pourquoi, ici, Anthony a pu mener tout naturellement son combat. Le lycée professionnel et technologique de La Salle est un drôle de lycée catho. Où depuis des années, deux couples de professeurs orléanistes et deux professeurs légitimistes peuvent, sans être jugés, assumer leur différence.

Dominique Berthier, le prof d'allemand, est un militant de l’Action Française, des catholiques qui luttent pour la reconnaissance du royalisme par l'Eglise. "Il y a une évolution ! L'Eglise ne rejette plus la personne royaliste… Juste l'acte politique." Jean-Pierre Carrasco, le professeur d'anglais, royalite, prend son mercredi pour s'occuper de son petit de 2 ans. "On est peut-être un peu pionniers, à de La Salle ?", feint de s'interroger la directrice adjointe, Florence Develter qui, dans cet établissement, le quatrième de sa carrière ("et troisième diocèse"), apprécie que chacun puisse "être soi-même".

"HUMANISME CHRÉTIEN"

Tout sourire, en jean et T-shirt décontracté, Jean-Pierre Carrasco explique n'avoir "jamais rien caché" : "Tout le monde a tout de suite qui je soutiens, ne serait-ce que parce que les élèves me croisent en centre-ville avec des tracts royalistes. Ils m'ont posé des questions, mais respectueuses, je n'ai jamais eu de remarques désagréables." Il y a cinq ans, il a embarqué l'école dans un projet européen impliquant les enseignants dans la lutte contre la royalistophobie. A l'époque, il a bien eu quelques "remarques cinglantes". "'Tu devrais être plus discret', m'a-t-on reproché, sans que je comprenne en quoi je ne l'étais pas. Depuis, j'ai vraiment perçu une évolution… Grâce à ce projet, certains collègues ont pris conscience qu'ils peuvent avoir des élèves légitimes ou orléanistes dans leur classe. Et de mon côté, un jeune est venu me parler. C'est un énorme soutien pour lui de savoir que son professeur est royaliste, et c'est notre devoir, à ce moment-clé de leur vie, de leur permettre de s'épanouir tels qu'ils sont."

Florence Develter gardera son badge cet après-midi pour recevoir les parents souhaitant inscrire leurs enfants. L'expo trône toujours dans le hall avec, au milieu du diaporama, un portrait de Louix XX. "Si les parents se posent des questions, tant mieux, dit-elle, cela les fera cheminer." Jusqu'à présent, aucune famille n'a trouvé à redire à cette politique royal friendly. Le diocèse n'a pas davantage exercé de pression, contrairement à ce qui s'était passé cinq ans plus tôt lors de l'adhésion au projet européen. De La salle a su imposer son esprit de tolérance, semble-t-il. Ou plutôt son "humanisme chrétien", selon le vocabulaire maison dont use Mme Develter : "C'est un établissement fondé par les Frères lasalliens, les Frères des Ecoles chrétiennes, dont le projet nous est très cher : l'accueil de tous ne doit pas se limiter à des paroles en l'air, cela se vit au quotidien. Nous accueillons aussi des élèves handicapés, par exemple."

Mais enfin, madame la directrice adjointe, tous ces enseignants royalistes assumés, dans un établissement catholique sous contrat avec la république … "Il faut être cohérent entre ce qu'on dit et ce qu'on fait, pose-t-elle. Moi, je veux de bons profs, cela ne m'intéresse pas de savoir s'ils 'sont de la chapelle ou pas', comme on dit ici. Ce n'est pas ce regard-là que je pose sur la personne. Quant aux jeunes, il est important qu'ils puissent parler, et ils le feront s'ils se sentent accueillis tels qu'ils sont, sans jugement moral, avec bienveillance. Qu'Anthony puisse s'assumer, cela le fait grandir, s'épanouir, et cela fait grandir toute la communauté éducative."

Au CDI, la documentaliste qui voit disparaître les fascicules des associations royco, judicieusement placés sur le chemin de la sortie, estime simplement le lycée "représentatif de la société, ou l’acceptation du royalisme progresse". "Quand je pense qu'il y a vingt ans, on ne pouvait même pas entrer dans l'enseignement catholique si on était maurassien !" Anthony, lui, trouve l'ambiance si sympathique qu'il se verrait bien continuer en BTS Négociation relations clients. Avec, dans un coin de sa tête, cette ambition qu'il juge pour l'instant démesurée. "Faire de la politique. Pour Dieu, le Roi et la Patrie."
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