Madame C. : Docteur, je n'en peux plus ! Faites quelque chose ! Je veux me suicider. - Qu'attendez-vous de moi ? - Docteur, je ne veux pas mourir !

Madame R. : Certains de ses fils se demandent quel sens donner à cette attente d'une mort certaine. Ils pensent que, peut-être, elle n'aurait pas voulu cela. Ne faudrait-il pas abréger ses souffrances ? Ils s'inquiètent aussi pour la santé de son mari qui veille sur elle jour et nuit depuis si longtemps. D'une voix claire celui-ci a pris la parole : "Votre mère nous a traités comme des rois pendant 40 ans, nous la traiterons comme une reine le temps qu'il faudra."

Midazolam : C'est un médicament bien particulier. Un médicament qui permet souvent d'apaiser en quelques minutes les plus grandes détresses physiques ou psychologiques. Parfois, mais pas toujours, au prix de la vigilance de nos patients. Un médicament dont nous veillons à ne pas abuser mais dont nous n'hésitons jamais à faire usage quand le confort de nos patients nous semble l'imposer. Un médicament qui me permet de promettre à mes patients de ne pas les abandonner sans avoir ensuite envie de me sauver en courant. "Laisser mourir n'est pas laisser crever".

Madame T. : Elle voudrait qu'on euthanasie sa mère. C'est que, voyez-vous, elle a travaillé dans une clinique vétérinaire et même les chiens on ne les laisse pas mourir comme ça. Tout doucement j'essaie de lui faire entendre qu'on ne peut traiter un être humain comme un chien. - Mais docteur, me répond-elle, les chiens sont des êtres humains comme les autres ! - ????????????

Monsieur S. : Il est mort ce matin à la clinique. Sa fille et son gendre nous avaient demandé l'euthanasie pour lui. La discussion avait été houleuse. Nous savions que nous n'avions pu être entendus. Parfois nous avons cette impression douloureuse de parler dans le vide, de réciter des mots creux qui ne font pas sens pour ceux qui les reçoivent et que nous essayons d'aider. Mais Monsieur S., rentré chez lui pour le week-end, a fait un arrêt cardiaque : ils l'ont réanimé et ont appelé le Samu.

Madame A. : Après des années d'épreuve, certains de ses enfants pensent que son coeur est brisé. Que le maladie a tout dévasté et qu'il ne reste plus que la mort. Ils pensent qu'ici c'est l'enfer et qu'au ciel elle serait mieux. Elle ne parle pas mais elle communique. Parfois son mari lui dit: "Ne me crie pas dessus !" et c'est vrai qu'elle peut crier avec les yeux. Je la regarde intensément. Je l'écoute avec mes yeux pour être sûre de bien comprendre. Et dans ses yeux qui brillent, je vois son coeur. Il est intact. J'ai la conviction que dans son enfer il y a de petits morceaux de ciel et qu'elle y tient.

"Quand c'est trop de souffrance, des soignants, de la famille et du patient, le dernier qui se lasse, c'est le patient", a dit le Dr. Jean Léonetti. Depuis dix ans, nous avons pris en charge plus de 3000 patients. 3000 histoires singulières, différentes. 3000 fois nous avons essayé d'écouter, d'entendre, d'adapter notre réponse. En soins palliatifs nous ne faisons pas de prêt-à-porter. Seulement du sur-mesure, de la haute couture. Jamais, à ce jour, je ne me suis trouvée en situation de me dire que la seule façon de respecter mon patient était de transgresser la loi pour le faire mourir. Peut-être, un jour, une situation particulière me conduira-t-elle à prendre cette décision. Je veux que cela reste une transgression.

Claire Fourcade est médecin coordinateur de l'équipe de soins palliatifs de la clinique "Les Genêts" à Narbonne.