Le film sur les moines de Tibhirine montre des hommes qui savent qu'ils vont sans doute être tués. Il montre très bien leur vie de moines, les temps de silence et leur cheminement intérieur. Avec ceux qui se trouvent progressivement du courage et ceux qui ne l'ont pas tout entier au moment décisif.



Tout le monde a aimé ce film parce qu'il ne donne pas de réponse. Laissant chacun se demander ce qu'il fera quand il sera confronté lui aussi à un voisin musulman devenu bourreau.

La comparaison avec les carmélites de Compiègne est passionnante.
Elles aussi ont su qu'elles allaient mourir, elles aussi ont hésité et elles ont aussi écrit ce qu'elles pensaient de leur future offrande. Le livre de William Bush "Apaiser la Terreur, la véritable histoire des Carmélites de Compiègne" transmet leur témoignage.



Nouvelles paroles pour l'air de la "Marseillaise" rédigées par les carmélites de Compiègne dans leur prison; peu de temps avant d'être guillottinées.

Livrons nos coeurs à l'allégresse, Le jour de gloire est arrivé ; Loin de nous toute faiblesse, Voyant l'étendard arrivé (bis). Préparons-nous à la victoire ; Marchons tous en vrai conquérant, Sous les drapeaux d'un Dieu mourant ; Courons, volons tous à la gloire ;

Refrain : Ranimons notre ardeur, Nos corps sont au Seigneur. Montons, montons à l'échafaud Et rendons-le vainqueur.

II Ô bonheur toujours désirable Pour les catholiques français, De suivre la route admirable Qui, déjà faite tant de fois (bis), Par les martyrs vers le supplice, D'après Jésus avec le roi. Chrétiens, signalons notre foi Adorons d'un Dieu la justice.

Refrain : Que le prêtre fervent, Du feu du saint amour, Chanter, chanter avec les saints Ses bontés pour toujours.

III Nous sommes les victimes du siècle et nous devons nous immoler pour sa réconciliation avec Dieu. Une éternité de bonheur m'attend ! (bis) Hâtons-nous donc, courons vers ce terme et souffrons volontiers pendant les courts moments de cette vie. Aujourd'hui la tempête gronde ;

Refrain : mais demain nous serons dans le port. Le fidèle constant, Scellent, scellent, de tout leur sang La foi d'un Dieu mourant.

IV Grand Dieu qui voyez ma faiblesse, Je désire et crains toujours. Confidemment l'ardeur me presse, Mais donnez-moi votre secours (bis). Je ne puis vous cacher ma crainte, Pensant au prix de la mort. Mais vous serez mon réconfort. Je le dis : Non, plus de contrainte !

Refrain : Hâtez donc le moment, J'attends mon changement. Seigneur, Seigneur, sans différer, Rendez mon coeur content.

V Vierge sainte, notre modèle, Auguste Reine des martyrs, Daignez seconder notre zèle En purifiant nos désirs (bis). Protégez encore la France, Assistez-nous du haut des cieux, Faites ressentir en ces lieux Les effets de votre puissance.

Refrain : Soutenez vos enfants, Soumis, obéissants. Mourons, mourons, avec Jésus Et notre roi croyant.

VI Voyez, ô divine Marie, De vos enfants le saint transport. Si de Dieu nous tenons la vie, Pour lui nous acceptons la mort (bis). Montrez-vous notre tendre Mère, Présentez-nous à Jésus-Christ ; Et qu'animées de son esprit, Nous puissions en quittant la terre, Au céleste séjour,

Lettre du Père Christian de Chergé : Quand un A-DIEU s'envisage...

S'il m'arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd'hui - d'être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. Qu'ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal.

Qu'ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d'une telle offrande ? Qu'ils sachent associer cette mort à tant d'autres aussi violentes laissées dans l'indifférence de l'anonymat. Ma vie n'a pas plus de prix qu'une autre. Elle n'en a pas moins non plus. En tout cas, elle n'a pas l'innocence de l'enfance.
J'ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. J'aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout coeur à qui m'aurait atteint.

Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j'aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C'est trop cher payé ce qu'on appellera, peut-être, la "grâce du martyre" que de la devoir à un Algérien, quel qu'il soit, surtout s'il dit agir en fidélité à ce qu'il croit être l'Islam. Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement.

Je sais aussi les caricatures de l'Islam qu'encourage un certain idéalisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes. L'Algérie et l'Islam, pour moi, c'est autre chose, c'est un corps et une âme.
Je l'ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j'en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l'Évangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Église, précisément en Algérie, et déjà, dans le respect des croyants musulmans. Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m'ont rapidement traité de naïf, ou d'idéaliste : "qu'Il dise maintenant ce qu'Il en pense !".

Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité.

Voici que je pourrai, s'il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui Ses enfants de l'Islam tels qu'ils les voient, tout illuminés de la gloire du Christ, fruit de Sa Passion, investis par le Don de l'Esprit dont la joie secrète sera toujours d'établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences. Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l'avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout.
Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d'hier et d'aujourd'hui, et vous, ô amis d'ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes soeurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis !

Et toi aussi, l'ami de la dernière minute, qui n'aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet "A-DIEU" en-visagé de toi. Et qu'il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s'il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. AMEN ! Insha 'Allah !

Alger, 1er décembre 1993 Tibhirine, 1er janvier 1994 Christian