LE POIDS DE L’IDEOLOGIE

 

1. Le camp du « progrès »

 

   Octobre 1989. Alors que s’accélère l’Histoire (le gouvernement polonais a échu à un dirigeant de Solidarnosc, la Hongrie dépose ses armes « socialistes », Erich Honecker est destitué à Berlin-Est), : le président français ne veut pas imaginer que « ces peuples s’égarent au point de rejeter le meilleur de ce qu’ils ont reçu », à savoir, naturellement, le socialisme.: « Que [ces peuples] n’oublient pas que des milliards d’hommes sur terre continuent d’être dominés, opprimés, exploités, et que cette lutte-là continue à être fondamentale  ! » Cette lutte-là : la lutte d’aujourd’hui pour sortir du communisme est donc, on le comprend,  relativement mineure !

   Le 16 juin, même hiatus à Cracovie, où le chef de l’Etat français stupéfie les étudiants de l’Université Jagellonne qu’il  rencontre entre les deux tours des élections « semi-démocratiques » dont Walesa et Solidarnosc ont obtenu le principe.  A un étudiant qui pronostique la mort du socialisme, il a cette réplique : « Vous me demandez si le socialisme est mort  ? Je vous réponds : moi, je suis bien vivant, et je suis socialiste ! » Silence glacial, là aussi.   Le 21 décembre, à l’université Karl-Marx de Leipzig, il donnera ainsi un cours magistral sur l’antifascisme, célébré comme « une forme de défense de la paix et un refus d’une idéologie imposée par la force »,

   Ce qui passionne Mitterrand dans ces événements, c’est cette formidable occasion de voir le communisme se réformer de l’intérieur. De voir les tenants du marxisme-léninisme revenir au socialisme démocratique, à cette social-démocratie qui fleurira les discours de tous les communistes « réformateurs », les Karoly Grosz, Bohuslav Chnoupek, Hans Modrow, Petre Roman, Ante Markovic, voire, pourquoi pas, Mikhaïl Gorbatchev lui-même  !

   Il y a des signes qui ne trompent pas. A partir du moment où la Pologne, au lieu de réformer son système, s’en affranchit définitivement, Mitterrand ne s’y intéresse plus : ni le chef de l’Etat, ni son Premier ministre, ni son ministre des Affaires étrangères n’iront saluer, même quelques heures,  ce pays qui a montré la voie aux autres,

 

2. La haine des nations

 

   La haine des nations est le second volet « idéologique » de la politique mitterrandienne. Elle est fondée,  d’une part, sur le mythe de l’internationalisme et la mystique du « peuple » chère aux socialistes de toutes obédiences ; d’autre part, sur le souvenir de la guerre et la peur du nationalisme.

   Le fondement national de tous ces événements, sans lequel ils resteraient incompréhensibles tant en Europe centrale (Pologne, Hongrie, Slovaquie, etc) qu’à l’intérieur de l’URSS (Ukraine, Géorgie, Lituanie, etc) semble échapper à Mitterrand.

 

      Le 29 juin 1991, au sommet européen de Luxembourg, le président français entend avec effroi le chancelier Helmut Kohl évoquer favorablement l’éventuelle indépendance de la Croatie et de la Slovénie. D’une plume professorale, il dresse alors une liste de  quatorze nations qui risquent de demander, à leur tour, l’indépendance.

Déjà, le 10 décembre 1989, dans une interview diffusée par Antenne 2 et Europe 1 et portant sur la réunification allemande, il évoque le sort « des provinces de Poméranie, de Silésie, de Mazurie, de Prusse Orientale » et les risques de « contagion » au « débat entre Roumanie et Hongrie sur la Transylvanie » et à « la Moldavie »  - sans s’arrêter au fait que ces exemples sont de natures différentes !

quels vieux démons nationalistes agitent donc la Rhénanie, la Poméranie, la Mazurie ?  

   Pour justifier son opposition à la réunification de l’Allemagne5. Plusieurs fois, aussi, il exprime la conviction qu’ « un axe franco-britannico-soviétique se reconstituerait automatiquement si l’Allemagne se réunifiait », et que « ce serait la guerre assurée au XXIème siècle ». Faut-il rappeler, enfin, à quel point le souvenir de l’amitié franco-serbe des années 20 a pesé sur l’attitude de l’Elysée au début du conflit yougoslave ?

 

 

2. L’homme du statu quo

 

  « Rien ne doit être fait qui remette en cause des frontières dont dépend l’équilibre européen ».  C’est clair. Telle est la ligne Mitterrand, rappelée avec force le 10 décembre 1989 dans l’interview citée tout à l’heure. Cet équilibre est impérial, dictatorial, militariste, sans doute, mais c’est l’équilibre et il faut le préserver.

   A Athènes, le 29 novembre 1989, lors de la conférence de presse qui clôture le sommet franco-grec, le président Mitterrand exprime son opposition au sujet de l’adhésion des pays est-européens : « La Communauté des Douze a assez de problèmes internes à régler d’ici 1992, 93 ou 94, pour quelle n’alourdisse pas sa charge par des adhésions prématurées ».

Pendant les derniers mois de 1989, François Mitterrand est animé par deux convictions :

    - D’abord, qu’il serait fou d’entériner toute réunification allemande sans avoir préalablement obtenu une reconnaissance formelle des frontières extérieures de l’Allemagne (la ligne Oder-Neisse), et sans avoir réglé la dévolution des droits des quatre puissances tutélaires : ce sera l’enjeu des conversations « 4 + 2 » qui aboutiront en juillet 1990.

   - Ensuite, que l’URSS ne tolérera jamais la réunification, donc que Gorbatchev s’y opposera absolument (« sauf à être remplacé par un général dans les deux minutes », lui a confié un jour le maître du Kremlin) [et il l’a cru !].

Interrogé par le Wall Street Journal (édition du 22 novembre 1989), Mitterrand explique que l’Ouest doit pouvoir compter sur l’URSS pour bloquer le processus de réunification. Curieux renversement des choses : n’est-ce pas l’URSS qui compte sur la France pour cela, précisément ? De fait, à Kiev, le 6 décembre, le président français se montre plus gorbatchévien que Gorbatchev : c’est lui qui propose au secrétaire général du PCUS d’ « instituer des accords européens tels que le problème allemand ne soit qu’un élément parmi d’autres »,

. En réalité, il semble convaincu que les premières élections libres en RDA, fixées au 6 mai 1990, ne sont pas jouées, et qu’on peut encore compter « sur la sagesse du peuple de la RDA » (sic) pour éviter la réunification6. Frisant le ridicule, François Mitterrand propose à la RDA des accords quinquennaux, notamment sur le plan culturel. Alors que, le même jour, Helmut Kohl et Hans Modrow vont célébrer ensemble, devant toutes les télévisions du monde,  l’ouverture de la Porte de Brandebourg ! Kohl avait bien proposé à Mitterrand, la veille,  de franchir avec lui, symboliquement, une brèche dans le Mur de la honte, mais le Français avait décliné la proposition - qu’il aurait même qualifiée, selon Jacques Attali, de « grotesque ».

   L’idée d’une « confédération » européenne, concoctée avec Gorbatchev à Kiev le 6 décembre, est publiquement lancée par François Mitterrand dans son discours du Nouvel An, le dimanche 31 décembre 1989. Cet « Helsinki II », sur le modèle de la CSCE, ressemble étrangement à la « maison européenne commune » prônée par l’URSS. Mais surtout, il apparaît comme une façon élégante d’englober les Douze et les nouvelles démocraties de l’Est dans un nouveau « machin » pan-européen

 

   Ainsi l’attitude de François Mitterrand, en ces semaines cruciales, fut-elle influencée par plusieurs facteurs. L’idéologie, sans aucun doute. L’assurance que le monde restait partagé entre progressistes et conservateurs. L’obsession du statu quo, aussi. La conviction que toute cette aventure faisait peser un risque terrible sur l’Europe, celui d’une guerre anarchique, provoquée par le réveil des nationalismes qui reconstituerait les alliances d’antan...

   Cela n’explique pas tout. Sans doute doit-on aussi rappeler l’âge du président (né en 1916). On sait aujourd’hui, en sus,  qu’il était gravement malade. Mê-me si ses facultés sont restées entières (ce que personne ne met en doute), ce double facteur personnel ne peut être écarté de l’analyse en raison de ses conséquences psychologiques : la tentation de ne voir que péripéties à l’approche de sa propre disparition ; le refus plus ou moins inconscient d’assister à la fin d’un monde (le sien) forgé par le Traité de Versailles, la deuxième Guerre mondiale et l’ordre de Yalta  ; la difficulté à admettre, enfin, qu’une page d’Histoire (celle de sa vie) est en train de se tourner. Inéluctablement. 



Source : citations de cette étude de Bernard Lecomte.