VERS UN ORDRE SOCIAL CHRÉTIEN

DU CAPITALISME

A la suite du profond et profondément honnête discours par lequel le comte Albert de Mun a clos l'assemblée générale des délégués venus des assemblées provinciales tenues à l'occasion du centenaire de 1789, l'école classique des économistes s'est émue : les uns ont constaté ironiquement que le langage du « noble comte » ne laissait pas que de ressembler à celui des « pires ennemis de la société » actuelle. Les autres, plus bienveillants, se sont voilé la face.
Mais; comme il n'y a pas de pire ennemi de la société que celui qui non seulement ne l'avertit pas de la perte à laquelle elle court mais encore l'excite à mépriser les avertissements, je crois à mon tour et très humblement faire acte de bon citoyen en cherchant à me rendre compte et à montrer en quoi le siècle actuel porte la marque de l'Usure et mérite d'en conserver le nom, comme l'a dit mon éminent ami.
Ce ne sont d'ailleurs pas ses opinions que je prétends formuler ici, mais uniquement les miennes, telles que l'observation m'a conduit à les former ; étant prêt à les modifier sur les points où la discussion que je cherche me ferait apercevoir mon erreur ; erreur d'ailleurs facile en matière aussi délicate et complexe, où il faudrait apporter la subtilité d'un théologien et la logique d'un mathématicien. Ne possédant ni l'une ni l'autre de ces aptitudes spéciales, je ne me suis permis aucune digression théologique, bien que le sujet semblât l'exiger, et je n'ai pu qu'indiquer des calculs, sans les faire, bien qu'ils soient eux aussi inhérents à la nature du sujet.
J'essaierai de montrer dans une première partie du mémoire les effets du système usuraire, dans une seconde ses remèdes, dans une troisième et dernière l'ensemble du régime économique dont elle serait bannie. Je ne lui ai pas donné de nom, parce qu'on ne baptise les gens qu'après leur naissance. Quant au régime économique de ce siècle qui repose sur l'Usure, il a un nom : le Capitalisme.

I. - Des effets de l'Usure.

L'Usure, communément parlant, signifie le prélèvement d'un intérêt excessif à raison du prêt d'un capital. - Scientifiquement parlant, tout intérêt de cette sorte est une Usure, que le taux en soit légal, modéré ou non. Ces distinctions, en effet tout importantes qu'elles soient au point de vue du légiste ou à celui du moraliste, ne sauraient changer le caractère intrinsèque de l'opération en vertu de laquelle le prêt cesse d'être gratuit comme c'est dans son essence ; c'est même cette gratuité essentielle qui le distingue du contrat de location.
On loue un objet qui s'use par l'emploi pendant la durée de la location, comme un cheval, une maison, parce que c'est aliéner en réalité une partie de leur valeur, que le loueur ne récupérera pas en rentrant en leur possession : on prête ces mêmes objets, si c'est pour un temps si court que leur usure par l'usage auquel ils sont destinés sera insensible. Le langage courant consacre cette distinction : on demande à un ami de vous louer son cheval ; il proteste qu'il ne saurait que vous le prêter. Le langage a donc conservé au mot « prêt » sa signification de service rendu à titre gratuit, bien que l'usage moderne ait rendu habituel le prêt à titre onéreux, c'est-à-dire l'emploi du contrat de location en matière de prêt d'un objet qui n'est pas déprécié par le fait du prêt.
Ainsi dans l'aliénation temporaire d'un objet il y a de plein droit location lorsque cette aliénation entraîne une détérioration ou diminu¬tion de l'objet transféré ; il y a prêt lorsque ce titre n'existant pas pour justifier une indemnité, ou le propriétaire ne voulant pas recevoir cette indemnité, le transfert de l'usage est gratuit ; enfin il y a Usure lorsque, ce titre n'existant pas, il y a néanmoins stipulation d'indemnité.
Les moralistes justifient alors cette indemnité comme présentant le caractère d'un dédommagement ou pour la perte d'un bénéfice assuré ou pour le risque de la non-réintégration de l'objet prêté. Ils ne disent pas alors qu'il n'y a pas Usure, mais seulement que cette Usure est légitime au même titre que le taux d'une location. Lorsque l'Usure s'applique en place d'un prêt en nature à un prêt en argent, elle s'appelle communément intérêt.
Ainsi prêter à intérêt, c'est prêter à Usure, c'est-à-dire c'est tirer une location d'un objet qui doit vous être restitué intégralement sans détérioration, dépréciation ni diminution. Je vous prête 100 francs au denier 20, c'est dire que je vous loue 100 francs pour en tirer un profit de 5 francs, alors même que je vous réclamerai mon avoir intact, sans qu'il ait subi d'usure. Ce n'est donc pas le temps et l'usage qui ont produit une usure de l'objet prêté dont je doive être indemnisé, c'est moi qui fais l'usure par ma convention et à ma convenance.
Ceci est aussi mathématiquement sensible que grammaticalement exact, si je prends l'intérêt en dedans, c'est-à-dire si, inscrivant de ce chef 100 francs à mon crédit, je ne vous livre que 95 francs ; ce n'est pas moins vrai si je prends l'intérêt en dehors, c'est-à-dire si, vous livrant 100 francs, je vous en impute à dette 105. C'est toujours une opération d'escompte qui entraîne une diminution, une usure du capital transféré par le fait du transfert, puisque ce qui représentait dans mes mains avant d'être employé 100 francs ou 105 ne passe dans celle de l'employeur qu'à l'état de 95 francs ou de 100 francs.
Aussi, de même qu'une pièce de monnaie en changeant de main subit une certaine usure qui s'appelle le frai, et qui, si n'était sa valeur de convention, la déprécierait d'autant, de même, beaucoup plus rapidement, une valeur de crédit s'use dans ce régime du prêt à intérêt. Le prêt consume la substance de l'emprunteur en la faisant passer aux mains du prêteur, sans qu'il y ait eu entre les deux, échange de services comme dans une vente ou une location où chacun trouve son compte. Après une vente au juste prix, ou une location équitable, chacune des deux parties est aussi riche qu'avant, et les plateaux de la balance n'ont pas été déplacés ; après un prêt, au contraire, l'équilibre est rompu instantanément.
Mais ce n'est pas tout : l'intérêt a été fixé par annuité ; l'année écoulée, s'il n'y a pas remboursement, l'opération recommence par reconduction : ce n'est plus un vingtième de la somme prêtée, mais deux qui passent du plateau du débiteur dans celui du créditeur. Au bout d'un certain nombre d'années, si les intérêt sont simples, d'un moindre laps s'ils sont composés, - c'est-à-dire selon que leur progres¬sion est arithmétique ou géométrique, - toute la somme prêtée sera retournée dans l'un des plateaux et il ne restera plus rien dans l'autre, - sans pour cela que les parties soient quittes. Non, à tout jamais la balance a pris son inclinaison, et quelle inclinaison ! l'un a doublé son avoir primitif, l'autre sa pénurie. Où est l'échange ?
Donc, par le simple fait de l'emprunt contracté en vue de la satisfaction d'un besoin et de la condition d'un intérêt mis au prêt correspondant l'équilibre social tend à se rompre par l'effet croissant d'inégalités économiques, sans autres limites que celles de l'opulence incalculable à l'extrême misère. Autrement dit le système, cher au conservateur, qui généralise le prêt intéressé, exerce sur les conditions sociales une action directe essentiellement perturbatrice.
D'où l'interdiction formelle de l'Usure par la plupart des anciennes législations, et son châtiment par des violences et même des catastrophes dans les sociétés où elle n'était pas suffisamment réprimée.
Bien que l'Usure (c'est-à-dire, pour ne plus le répéter, le bénéfice tiré du prêt) ait marqué constamment dans le passé comme un fléau de l'humanité, qu'elle ait été déclarée illicite par les plus hautes autorités morales et qu'elle ait encouru les plus terribles châtiments, dont la destruction cruelle de l'ordre des Templiers n'est qu'un exemple entre mille, il s'est produit de nos jours ce phénomène que le prêt à intérêt n'est communément plus regardé comme entaché d'Usure, qu'il fournit non seulement au budget extraordinaire mais au budget ordinaire des Etats par l'accumulation d'emprunts continuels, et que toute épargne sur la consommation est considérée comme un capital qu'il faut réaliser, c'est-à-dire mobiliser, en le convertissant en argent, puis « faire travailler » en en tirant intérêt, la plupart du temps un intérêt fixe indépendant des profits de l'entreprise, ce qui a partagé le monde civilisé en deux catégories de citoyens, les travailleurs et les "rentiers, tout comme faisait auparavant le prêt de consommation.
Seulement, maintenant « que l'argent travaille », il produit de quoi faciliter l'épargne du travailleur aussi bien que grossir celle du rentier, et l'on devrait passer aisément de la première dans la deuxième caté¬gorie, et finalement celle-ci irait toujours se grossissant aux dépens de celle-là.
Telles sont au moins les apparences dans le régime économique qui se caractérise par la substitution du prêt de production au prêt de consommation en généralisant celui-ci. On n'a plus besoin, pour se faire des revenus sans travail, de les tirer de la ruine des nécessiteux, mais au contraire de leur industrie, et l'on enrichit d'autant le pays. - Cette théorie est très séduisante. Est-elle aussi solide ? et les choses peuvent-elles se passer indéfi¬niment ainsi dans la pratique ? C'est ce que nous allons examiner.
D'abord ce n'est pas l'argent, converti ainsi en capital, c'est--à-dire en instrument de travail, qui travaille. C'est celui qui le met en oeuvre, et la productivité du capital est une de ces expressions qu'il ne faut pas prendre à la lettre, mais traduire par cette périphrase : la produc¬tivité du travail au moyen du capital. Ce n'est pas la charrue qui travaille, c'est le laboureur ; donc, c'est lui qui produit et non pas elle, bien qu'il ne pourrait produire sans elle. Il est donc inexact de dire qu'il y ait deux facteurs du produit ou agents de la production, il n'y en a qu'un, le travail, qui produit à l'aide des agents naturels qu'il rencontre et des agents artificiels qu'il a lui-même créés. Autrement dit, le produit est du travail multiplié par du travail. Qu'une partie des créations de ce travail soit passée auparavant dans des mains oisives qui ne font plus que le rapporter au travail, cela ne change pas sa nature
le capital est le produit d'un travail antérieur à celui que l'on considère sous sa forme de main-d'oeuvre, voilà tout. Il n'est pas « du travail accumulé». Il n'est pas de la force vive, mais de la matière inerte.
La mise en oeuvre du capital, lorsqu'il n'est pas aux mains du travailleur, est le résultat d'un contrat entre le possesseur et celui-ci.
Ce contrat est l'application d'une règle de société, si l'on évalue en unités de travail aussi bien celles qui ont concouru à la création du capital que celles ui vont s'y ajouter qui pour le transformer en un nouveau produit ;
ou bien c'est un contrat de location, si le capital qui entre au service de l'entreprise consiste en un instrument qui y subira par le temps et l'emploi une certaine usure ;
ou bien, si ce capital doit se retrouver intégralement et sous garantie aux mains de son possesseur qui ne s'en dessaisit que temporairement, ce n'est plus de sa part association ni location, mais simplement prêt, c'est-à-dire l'opération étudiée précédemment. En vain veut-on établir une différence entre le prêt destiné à la consommation et celui destiné à la production. Cette distinction, que les anciens ne connaissaient pas, est plus apparente que réelle, car la production n'est pas autre chose qu'une consommation productive, et qui a normalement pour cause non pas le libre caprice, mais l'impérieux besoin de produire de quoi fournir à la consommation de l'emprunteur.
On ne saurait donc dire que le prêt dit de production présente intrinsèquement des caractères différents de ceux du prêt dit de consommation, si bien que la licéité de l'un comme de l'autre ne saurait dépendre de principes différents ni donner lieu à des jugements opposés.
Si les conséquences du prélèvement d'un intérêt, c'est-à-dire si l'Usure qui en résulte sur le capital prêté, sont les mêmes dans un cas comme dans l'autre au point de vue de la faculté de consommation, qui en est diminuée d'autant chez l'emprunteur au profit du prêteur, il peut pourtant n'en être pas de même au point de vue de la faculté de production : c'est ce qu'il faut examiner.
Or, je trouve ici à l'Usure un effet plus délétère, car dans le premier cas elle n'a fait que déplacer la faculté de consommation en la transfé¬rant de l'emprunteur au prêteur jusqu'à l'épuiser finalement chez celui-là en la développant outre mesure chez celui-ci. Mais cette fois, dans le soi-disant « travail de l'argent », elle constitue un simple prélèvement sur le pouvoir de production de l'emprunteur sang profit pour celui du prêteur qui, en l'espèce, n'existe pas. - Exemple : je, fabricant, souscris dans l'intérêt de ma fabrication un billet à ordre de 1 000 francs pour en recevoir immédiatement 950, ou un billet à échéance annuelle de 1 050 francs pour en recevoir immédiatement 1000. Cette fabrication ne bénéficie donc que de 950 ou de 1 000 francs, et l'écart entre ce prêt et l'emprunt est perdu pour elle ; ou, si l'on veut, il y a 19/200 de consommation productive et 1/200 de consommation improductive qui est qualifié dans ce cas de « frais généraux ». Que si l'on défalquait des frais de production cette catégorie de frais généraux, c'est-à-dire si l'on diminuait le coût de la production d'un vingtième, on pourrait l'augmenter d'autant avec les mêmes moyens, toutes autres conditions restant les mêmes d'ailleurs.
Ce qui empêche principalement les capitaux de servir, intégralement et sans usure, à la production par contrat d'association ou de location - ou bien ce qui fait renchérir dans les stipulations de ces contrats la part réservée au capitaliste d'une quantité égale à celle de l'usure habituelle attachée au prêt, c'est la facilité que rencontre le capital à se placer à Usure dans des conditions de toute sécurité - cela se comprend de soi - et c'est spécialement et en première ligne l'existence et la quantité de la rente d'Etat.
Si je puis en toute sécurité de père de famille placer ainsi mon argent à 4 %, je ne le mettrai jamais pour un moindre intérêt à la disposition d'une entreprise quelconque ; mais avant de m'associer à cette entreprise, je stipulerai ou j'attribuerai dans mon calcul 4 % de revenu fixe, plus un certain aléa pour le reste, ce qui fait que l'entreprise ne pourra jamais, comme on le dit, disposer du total de mon capital, puisqu'elle devra en réserver 4 % pour l'intérêt à me servir. Sans doute, la loi interdira à telle forme de société de servir des dividendes correspondant à l'aléa, tant que cet aléa n'aura pas été éprouvé, - mais elle se montrera au contraire prête à garantir le revenu fixe dès qu'elle y verra un intérêt public, c'est-à-dire qu'elle autorisera en faveur du capital prêté la diminution du capital emprunté, autrement dit encore la consommation improductive au détriment de la consommation productive.
C'est donc bien là le propre de la rente d'Etat soit par son action directe, soit par son action indirecte sur le capital disponible, de le renchérir aux dépens de sa productivité - ou, pour parler plus exacte¬ment, aux dépens de la puissance qu'il peut mettre à la disposition des forces productives de la nation. Si l'on considère celle-ci comme un tout économique, on voit que ses frais généraux sont grevés de la rente et que l'ensemble de sa production est diminué d'autant. De plus, la destruction, si l'on appelle justement ainsi toute consommation improductive, ne s'exerce pas suivant une progression simplement arithmétique d'année en année, comme il arrive d'un capital en présence d'un service d'intérêts simples ; mais cette destruction du capital national s'opère suivant la progression géométrique qui préside à la composition des intérêts, puisque le milliard et demi qui a servi les rentes annuelles a été soustrait ainsi à un emploi productif qui l'eût multiplié, et que si il ne porte de nouveau l'année suivante que la même somme aux frais généraux, le capital national n'en aura pas moins été diminué de cette somme multipliée par son accroissement normal au taux de la production. - Tel un commerçant qui retire la dot de sa fille du roulement de ses capitaux sait très bien qu'il ne diminue pas la prospérité de sa maison seulement de l'intérêt simple de cette somme, mais de son intérêt commercial. On peut donc reconnaître dans le taux de la rente d'Etat la raison d'une progression géométrique appliquée à la destruction du capital national, et établir par une formule calculable le temps et la proportion dans lesquels s'opère cette destruction.
L'existence d'une autre sorte de placement à intérêt, plus ancienne encore dans son établissement que la rente d'Etat, sans l'être beaucoup pour cela, et qui ne contribue guère moins à la généralisation de l'Usure, bien qu'elle n'en porte pas elle-même le nom, c'est le placement en biens affermés.
Cette disposition a, d'ailleurs, les mêmes effets que l'Usure, en prélevant pour une consommation improductive une part bien plus considérable encore de la plus-value de la production agricole annuelle. On compte, en effet, le fermage pour un tiers dans la distribution normale du revenu de la terre, les deux autres tiers étant consacrés l'un aux frais de la production, l'autre au bénéfice du fermier, c'est-à¬dire à sa consommation : celle-ci doit encore être considérée comme productive, puisqu'elle fait vivre le personnel dirigeant de la produc¬tion ; mais la rente, qui va le plus souvent au loin faire vivre une autre famille qu'elle exempte ainsi de travail, est bien une consommation improductive et ne doit pas être confondue avec les anciennes rentes perpétuelles qui étaient la compensation d'un abandon et non d'un prêt, ni avec les redevances qui étaient acquittées en échange de services sociaux déterminés, - les services de guerre, de magistra¬ture, etc. C'était alors un impôt qui se payait et se consommait sur les lieux au profit final de la production, tandis que le fermage actuel a bien moins ce caractère que celui de l'Usure.
Il consiste en effet dans la cession onéreuse d'un droit sur l'emploi des agents naturels et de ceux des agents artificiels qu'un travail anté¬rieur a incorporés à la terre, cession qui rentrerait par elle-même dans les conditions essentielles du prêt plutôt que dans celles de la location, puisqu'il n'y a pas usure naturelle, mais au contraire entretien et amé¬lioration progressive de la chose cédée. Il n'y aurait donc lieu à indem¬nité au bailleur que dans une faible mesure, tandis que cet énorme prélèvement du tiers disponible que doit supporter annuellement les lois naturelles de leur distribution, et porte ainsi à la paix sociale un préjudice plus grave encore qu'à la prospérité nationale.
Les effets du mal vont en croissant selon une progression arithmétique s'il s'agit de l'épargne, c'est-à-dire de l'accroissement de fortune des rentiers, et selon une progression géométrique s'il s'agit de l'épuisement des produteurs. Ceux-ci n'ont dès lors qu'une préoccupation, afin de pouvoir prolonger une lutte dont l'issue est fatale, c'est celle de diminuer les frais de la production, entre autres le salaire de la main d'oeuvre, en lui demandant à leur tour un maximum de travail en échange d'un minimum de rémunération. D'où il suit qu'au merveilleux développement de l'outillage et au perfectionnement des procédés ne correspond nullement un accroissement proportionnel du bien-être des ouvriers, des cultivateurs, des petites gens qui ne peuvent faire l'Usure, mais aux dépens de qui elle se fait. Tout est relatif, ou du moins devrait l'être, mais en est bien loin si l'on compare entre eux les progrès réalisés dans les diverses classes, et non pas si l'on se contente de les mesurer dans la même classe, comme on le fait communément. Il est donc certain que le capital a bénéficié infiniment plus que le travail dans « le siècle de l'Usure », et que l'état social actuel, étant d'une injustice croissante, ne pourra tenir à la longue, mais est destiné à se transformer sous une réforme du régime économique ou à être détruit par une révolution sociale.

II. - Des remèdes contre l'Usure.

En abordant cette seconde partie de la question que je me suis proposé de résoudre, je ne m'en dissimule pas la difficulté, mais je ne la crois pas supérieure à la gravité de la critique par laquelle j'ai commencé. Car, si condamner une pratique universelle est chose facile par le raisonnement, ce n'en est pas moins une chose grave, puisque c'est s'ériger en juge de son siècle, et ce n'est excusable que si l'on fait apercevoir une autre forme de rapports économiques vraiment plus avantageuse à la prospérité générale en même temps que plus conforme à la loi morale, comme cela doit toujours se trouver en allant jusqu'au fond des choses. Car le bon et l'utile ne sauraient pas plus avoir divorce de nos jours qu'au temps où Cicéron proclamait leur union.
Si d'ailleurs j'étais hésitant, je reprendrais coeur à la besogne en relisant cette lettre écrite par un industriel éminent au président d'un congrès de jurisconsultes qui l'invitait à venir y traiter de la législation du travail.
Dans les questions industrielles la législation est juive (dans le mauvais sens du mot) : elle favorise la spéculation, l'Usure, et opprime l'honnête travailleur.
C'est très frappant pour moi que toute la législation (famille, impôt, sociétés commerciales, etc.) est organisé contre le travail au profit du jeu ou spéculation. Tout homme qui a les mains calleuses se ruine en travaillant. Les seuls qui profitent sont ceux qui ont les mains blanches, qui ne travaillent pas, qui font les échanges : ce sont les parasites. Le laboureur, l'artisan, l'industriel, sont sur la pente de la ruine, la spéculation fait des razzias incomparables. Notre société H. Frères, si elle se ruine, entraîne la ruine absolue de chacun de nous. A côté, une société anonyme se fonde ; elle prodigue les millions, arrive à un effondrement scandaleux, et pendant que des milliers d'actionnaires sont ruinés, les directeurs, gérants et administrateurs se retirent avec un fort boni.
La liberté de l'industrie, telle que l'entend notre législation libérale, c'est la liberté des voleurs et l'emprisonnement des honnêtes gens par leur mise à la misère. La désorganisation sociale où nous vivons dans le monde du travail engendre des maux incalculables que nos législateurs ne peuvent soupçonner. Autrefois le 1/100e des populations était dans une situation précaire, maintenant ce sont les 9/100e.
J'ai été bien frappé de ce que j'ai lu dans Sismond de Sismondi, livre déjà vieux de près de soixante ans : « Le but de la société humaine doit être le progrès des hommes et non celui des choses. La centralisation perfectionne tout dans les choses, il est vrai ; en revanche elle détruit tout dans les hommes. L'indépendance des petits peuples a été absorbée par la centralisation législative ; les droits municipaux, par la centralisation administrative ; les droits des métiers, par la grande industrie ; les droits du commerce, par les grands magasins ; les droits des petits cultivateurs, par les grosses fermes.» Empêcher l'Usure, c'est guérir le chancre de l'économie sociale moderne.
Reportons-nous à la nature de ce chancre : le moraliste nous dira que c'est la vente d'une certaine portion ou d'une portion indéfinie de temps, au lieu d'être celle d'une chose ou d'un travail, quoiqu'il ne soit pas au pouvoir de l'homme de vendre le temps dont il n'est ni le créateur ni le propriétaire. L'économiste sera moins abstrait : il dira simplement que c'est grever la consommation productive d'une consommation improductive.
Le diagnostic du mal devant nous fournir, dans cette méthode expérimentale, l'indication du remède, il convient de le bien méditer encore une fois.
La loi fondamentale de l'économie sociale est la consommation productive : les économistes classiques ont eu tort de distinguer et de traiter successivement des phénomènes de la production, de la circulation, de la distribution et de la consommation des richesses, comme s'ils étaient indépendants : leur série doit figurer une courbe fermée, dont toutes les portions sont fonction l'une de l'autre, et qui possède dès lors un centre où il faut se placer pour découvrir la loi génératrice. Cette loi n'est autre que celle qui veut que le grain de blé pourrisse en terre pour se reproduire au décuple, que toute production ne soit qu'une transformation et par conséquent le produit de la consommation d'un objet ou de la consommation d'une force, et que rien ne soit ainsi perdu. C'est la loi du travail, de celui de la nature aussi bien que celui de l'humanité, qui en dispose mais n'en peut changer la loi.
Il y a là deux ordres de phénomènes, suivant lesquels s'accomplit la loi : celui de la transformation, ou plutôt, comme on disait jadis de la transmutation des objets, dont je viens de citer l'exemple le plus frappant, et celui' de la communication des forces, depuis celle qui transforme la chaleur et la lumière en mouvement, selon l'hypothèse scientifique, jusqu'à l'acte vulgaire de la nutrition nécessaire à l'anima¬lité pour la rendre capable de travail.
On conçoit donc très bien que la consommation improductive soit une anomalie, une dérogation à la loi de nature, et qu'elle doive engendrer des désordres dans le développement de la civilisation matérielle, qui ne repose que sur l'excès de la reproduction. En effet, lorsqu'un peuple ou un particulier consomme au fur et à mesure tout ce qu'il produit de biens, son état de bien-être reste stationnaire. Lorsqu'il produit moins qu'il n'a consommé pour cela, il tombe dans la misère, et à l'inverse il ne doit la prospérité qu'à la puissance supé¬rieure de reproduction de sa consommation.
Les consommations les plus productives sont celles qui produisent les biens moraux : le prêtre, l'homme charitable, le savant, consomment généralement peu en proportion de ce dont ils favorisent la production sociale. Un prince par son bon gouvernement, un chef militaire ou un magistrat par la supériorité des services qui leur sont confiés, un ingénieur, un professeur, un médecin, favorisent en général davantage encore la production que ne le font les producteurs directs, cultivateurs, industriels ou ouvriers.
Au contraire, de mauvaises moeurs, de mauvaises finances, de mauvais services publics, la décadence intellectuelle ou morale des professions libérales, pèsent sur la vitalité des classes directement productrices en ne leur rendant pas l'équivalent des services que les classes dirigeantes en reçoivent, et abaissent par conséquent le niveau de la production et celui de la prospérité publique. Une classe d'oisifs est une classe parasite, et si l'oisiveté devient héréditaire dans certaines familles, ces familles deviennent à charge à la nation.
jSi donc, en passant la revue de chacun de ces chapitres de l'histoire sociale, nous y saisissons la complicité de l'Usure, il faudra y porter la réforme et la poursuivre de branche en branche dans la vie nationale, en la rendant inutile dans toutes, - ce qui est le meilleur moyen de la combattre. Il y a sans doute là un cercle vicieux, car c'est l'usurier qui fait les misérables, aussi bien que ce sont ceux-ci qui suscitent l'usurier. Mais pourtant il y eut un besogneux avant qu'il y eût un usurier, et celui-ci ne naquit qu'à la sollicitation du premier. C'est donc moins à des lois répressives qu'à des dispositions préventives que je demanderais la répression de l'Usure, - c'est-à-dire, répétons-le encore une fois, de l'intérêt prélevé à raison du prêt, et du courtage prélevé par le fait de la spéculation inutile. - J'ai montré dans la première partie de ce mémoire la connexité de ces Usures.
Je vais maintenant chercher comment on pourrait soustraire à chacune d'elles son domaine propre.
La rente d'Etat est le prix dont l'Etat paie, sans les rembourser, les avances que lui ont faites les particuliers pour subvenir à des besoins extraordinaires : elles ont bien le caractère d'une consommation impro¬ductive, puisque l'emploi qu'a reçu l'emprunt a été fait et son coût soldé depuis longtemps, et que le plus souvent il n'en reste rien que l'intérêt à payer.
Il y a deux manières de supprimer la rente d'Etat : l'une consiste à brûler le grand livre ; préconisée jadis par les socialistes, elle ne trouve maintenant plus guère d'adeptes, même parmi eux, non seulement parce qu'elle serait un vol, mais parce qu'elle aurait sur l'économie générale des répercussions désastreuses.
L'autre manière consiste à l'amortir et suppose deux conditions l'une qu'il soit possible de diminuer le budget des dépenses ordinaires, l'autre qu'il soit possible de trouver dans le budget des recettes le fonds d'amortissement.
Or aucune de ces deux conditions n'est impossible à réaliser en France, où elles l'ont déjà été souvent, entre autres sous la Restauration; et d'où l'on peut encore les observer non pas sur nous-mêmes, hélas ! mais dans l'administration d'un grand pays, - les Etats-Unis d'Amé¬rique. Les moyens pour cela sont, au budget des dépenses, la diminution de l'appareil administratif et celui de l'appareil militaire ; au budget des recettes, l'élévation des impôts de consommation prélevés principalement sur le luxe ou les provenances étrangères.
La diminution de l'appareil administratif est facile à atteindre par la décentralisation et le régime représentatif, qui favorisent la gratuité de nombre de fonctions publiques. La diminution de l'appareil militaire est à chercher dans la voie du désarmement général par le rétablissement du respect du droit des gens, sous la sauvegarde d'un Tribunal inter¬national. On ne traite plus aussi habituellement maintenant ces idées de chimères ; elles font leur chemin, et comme la poursuite du chemin inverse conduirait à la banqueroute, l'Europe prendra bientôt, de gré ou de force, celui que nous indiquons là.
On ne tombe pas aussi facilement d'accord sur l'avantage écono¬mique qu'il y a à frapper d'impôts somptuaires le luxe et en général toutes les consommations improductives, parce qu'on ne sait pas discerner où le luxe commence cela par suite de la fausse notion de l'égalité des conditions. Que si, au contraire, on considère l'inégalité naturelle et effective des fonctions sociales, on acquerra aisément, suivant les temps et les pays, le discernement entre ce qui convient à l'exercice de chacune d'elles et ce qui y est superflu ; - d'ailleurs le plus grand luxe, c'est-à-dire la plus grande somme de consommations non reproductives, se rencontre aujourd'hui chez des gens dépourvus de toute fonction sociale. L'impôt somptuaire est donc là tout indiqué, moins encore pour ce qu'il rapportera que pour ce qu'il fera épargner sur le fonds social. Enfin, parmi les objets de consommation de provenance étrangère, il faut sans doute discerner ceux dont la consommation est productive de biens nouveaux de ceux dont la disparition stimulerait au contraire la production nationale. Au résumé, une dette de quarante milliards, c'est-à-dire de dix ans de revenus mangés à l'avance, n'est pas impossible à amortir par ces moyens-là. Qu'on veuille bien remarquer que la progression arithmétique des sommes d'amortissement produirait une progression géométrique dans leur puissance, parce que la masse des capitaux libérés ferait baisser le taux général des intérêts, et que la rente à son tour baisserait d'autant.
Le placement en biens-fonds affermés, ou en hypothèques légales sur des biens-fonds, ce qui revient à peu près au même, sans être beaucoup plus ancien que la rente d'Etat, comme je l'ai dit, n'est pas aussi facile à supprimer, parce que la généralisation du fermage et celle de l'endette¬ment des petits propriétaires sont la conséquence d'un état social créé par la législation qui a morcelé les héritages à l'infini, détruisant les exploitations agricoles organisées en domaines stables, pour les démem¬brer en « marchés de terres » et briser ceux-ci eux-mêmes en parcelles dont la culture revient forcément à l'exploitant de l'atelier agricole, domaine ou ferme, le plus voisin. A ce genre de petit fermage, il n'y a rien à substituer immédiatement ; mais il faut pourtant travailler à la reconstitution des domaines primitifs, en même temps qu'à la conser¬vation de ceux qui existent encore, par le remaniement de la législation successorale, et par la constitution de domaines familiaux, ou au moins indivisibles et non hypothécables, enfin par la conglomération légale.
Quant aux exploitations agricoles rationnelles, c'est-à-dire pourvues d'un capital normal en bâtiments et mobilier, qui peuvent par conséquent être exploitées par les propriétaires, il faut que la loi fasse à ceux-ci une situation privilégiée lorsqu'ils exploitent eux-mêmes, à l'inverse de leur créer un privilège lorsqu'ils n'exploitent pas, comme elle le fait aujourd'hui. Sous l'ancien régime, dans les pays d'impôt personnel, le propriétaire noble, c'est-à-dire tenu à certaines charges sociales, était par contre exempt de l'impôt foncier lorsqu'il exploitait lui-même.
C'était là, en même temps qu'une juste compensation à l'impossibilité où il était mis d'exercer les professions commerciales plus lucra¬tives, une prime au travail, à la résidence, à l'exercice en un mot de la fonction sociale. Aujourd'hui, le privilège à rebours qui donne au propriétaire non résident, non exploitant, une première hypothèque légale non seulement sur les produits du travail de l'exploitant, mais sur ses instruments de travail, est une prime à l'absentéisme et à l'oisiveté ;
de même que le refus d'une indemnité légale au fermier pour plus-value de la terre pendant son bail est la négation du droit du travail et de la loi même du progrès agricole, pour constituer une Usure nouvelle, soit au profit du propriétaire, si le fermier est consciencieux, soit aux dépens de la terre, c'est-à-dire du fonds social, si celui-ci ne l'est pas.
C'est une législation absolument antisociale. Aussi quels fruits a-t-elle produits ? La mobilité excessive dans l'exploitation pendant la période progressive de l'agriculture, et son abandon pendant cette période régressive. Dans les régions de grande culture, et surtout de culture intensive, on ne trouve plus de fermiers, c'est-à-dire plus d'hommes qui veuillent hypothéquer un capital considérable au profit d'autrui pour lui en servir la rente, en ne gardant pour eux que les bénéfices aléatoires et souvent les pertes de l'exploitation. En cela la nature des choses porte d'elle-même remède, mais un remède qui naît de l'excès du mal, à cet état économique contre nature qui consiste à faire porter des rentes à la terre plutôt que des hommes et des fruits.
Mais il faut constater que dans bien des cas l'exploitation directe ou en régie, à laquelle la législation doit contribuer, dans le sens d'y ramener les propriétaires, rencontrera de grandes difficultés dans les conditions sociales tant qu'elle ne les aura pas modifiées, ce qui ne se fera pas en un jour. Le remède à ces difficultés est dans l'association, comme nous la voyons pratiquée dans des pays voisins, soit entre grands propriétaires pour assurer dans leur familles la conservation des domaines héréditaires, soit entre petits propriétaires pour s'en faciliter l'exploitation par des institutions de crédit ou d'assurance mutuelle.
L'association fait partie de la loi du progrès agricole, parce que l'appropriation de la terre a un caractère comme un but social, et qu'elle est ainsi dans la nature des choses, à la connaissance de laquelle il faut toujours revenir, pour mettre en couvre les forces de la nature.
On le voit, la question agraire ressortit comme tous les problèmes du travail à une double question d'organisation et de législation sociales ; c'est dire qu'il est dans la main de l'homme de la résoudre au mieux.
Si la solution que nous en présentons n'est pas radicale, c'est qu'elle est conforme à l'ordre de la nature qui « ne fait pas de saults ». Mais la loi naturelle d'agglomération, qui a malheureusement fait absorber les « manses » par les fiefs domaniaux, agirait de la même manière et plus heureusement aujourd'hui pour résorber les débris domaniaux émiettés et pour rendre la terre au paysan, en ne donnant pas à ce mot un sens démocratique mais celui qu'il a réellement de cultivateur.
La suppression de la rente d'Etat et la résorption de la rente hypothéquée sur la propriété foncière rurale auraient pour conséquence de faire refluer vers l'industrie une quantité de capitaux et de faire baisser d'autant la rente industrielle, le taux de l'intérêt décroissant avec l'abondance des capitaux, comme il se voit en Angleterre par exemple, et par opposition en Turquie. Rappelons-nous qu'on a appelé ici rente industrielle non pas le simple dividende des bénéfices nets d'une entreprise industrielle, mais la part qui se prélève tout d'abord sur le bénéfice brut au titre de frais généraux pour assurer l'intérêt des capitaux engagés, soit que ce prélèvement se fasse sous titre d'obligations, ou d'actions privilégiées, ou de garanties d'intérêts, ou sans titre spécial aucun, mais simplement en fait. Dans les entreprises industrielles où cette disposition n'existe pas, le taux normal des placements n'est pas de 5 %, mais de 10 %, ce qui prouve bien notre dire.
Pour faire disparaître le restant de cette Usure après qu'elle aurait déjà diminué de moitié, comme il vient d'être dit, il faudrait réformer la constitution légale des sociétés industrielles, afin que leur responsabilité pécuniaire étant, comme de droit naturel, illimitée, elles ne présentassent plus des placements « de père de famille », mais des opérations strictement coopératives, dans le sens plein du mot. Alors la production en grand, les grandes entreprises resteraient le lot des grands capitalistes, - à leurs risques et périls, - ce qui n'est guère maintenant où ils en absorbent la gestion sans en courir les risques, - et les petites seraient constituées par la petite épargne, qui y serait aussi compétente qu'intéressée, parce que toutes les associations résulteraient du voisinage ou de la similitude de métier.
Par là les coopérateurs manuels, aujourd'hui salariés, de ces associations, auraient grande facilité à en devenir les membres, et on verrait peu à peu le prolétariat faire place à la copropriété des instruments de travail, à la véritable forme pratique de leur socialisation, suivant une expression du vocabulaire socialiste plus juste en l'idée qu'elle éveille qu'en la forme à la fois violente et naïve sous laquelle ceux qui l'emploient la poursuivent. - L'antagonisme du travail et du capital irait par là s'atténuant, à mesure que leur séparation irait diminuant. Il en est de cette séparation comme de celle de l'Eglise et de l'Etat, de la politique et de la religion, de tout ce que la nature a rendu distinct, mais non séparé. - Les divers éléments de la vie sociale, tout comme les divers éléments du corps humain, ne fonctionneraient pas aux dépens mais au service les uns des autres. Ainsi, pour nous résumer, l'Usure sera bannie autant que possible de la production industrielle quand la législation sur les sociétés anonymes aura été rapportée, et que la solidarité de tous les éléments de la production dans une organisation corporative comprenant patrons, directeurs et ouvriers, viendra rétablir l'harmonie en même temps que la justice sociale dans le monde du travail industriel.
Ce sera la corporation, organe social concret, et non pas la société, conception abstraite à moins qu'on ne la concentre dans l'Etat, qui sera en possession des instruments de travail, et ses frais généraux ne comprendront plus que ceux de la direction, alors que le capital d'établissement aura été amorti et que celui d'exploitation sera fourni à titre gratuit, et non plus usuraire, par la clientèle elle-même de l'établissement, qui y trouvera un avantage dans le meilleur marché des produits.
L'association de personnes et non de capitaux est donc dans l'avenir qui doit voir l'Usure bannie de l'agriculture et de l'industrie par une législation fondamentalement opposée à l'individualisme et au capita¬lisme dans l'une comme dans l'autre, sans avoir pour cela rien de socialiste. Mais il faut s'attendre à ce que l'Usure cherchera encore un refuge dans le prêt de consommation, et surtout dans la spéculation.
Pour ce qui est du premier de ces domaines, elle y rencontrera dans une société bien organisée deux obstacles, la mutualité et la charité.
En effet, la masse des hommes ayant été ramenée, comme il vient d'être indiqué, à l'accomplissement de la loi générale du travail dans des conditions où ce travail ne sera pas frustré de sa rémunération légitime par l'Usure, et à la pratique de l'association qui est la condition naturelle du travail, leurs besoins seront non seulement satisfaits normalement, mais encore localisés et spécialisés par le fait de l'organi¬sation sociale : il y aura toujours des pauvres, parce qu'il y aura toujours des moments où dans la plupart des existences laborieuses les besoins excéderont les ressources procurées par le travail du jour. Mais si dans l'ensemble et pour la masse ce travail a été rémunérateur, c'est-à-dire si, pour reprendre les termes du théorème initial, la produc¬tion à laquelle il a contribué a été supérieure à la consommation qu'il a coûtée, une partie de l'excédent aura dû être mise en réserve par l'asso¬ciation, pour parer aux éventualités dans un sain esprit de mutualité.
Quant au déchet de ces associations, c'est-à-dire quant aux incapables, aux indignes, qu'elles n'auront pas pu admettre ou conserver dans leur sein, ils n'en sont pas moins membres de la société humaine, et assignés comme tels à un recours à la charité publique ou privée, qui ne saurait jamais être bannie de ce monde dont elle est l'honneur et le lien moral.
Reste comme dernière forme de l'Usure à extirper la spéculation usuraire comme je l'ai définie. Sans doute, elle trouverait son terrain d'action très restreint par l'organisation corporative de l'industrie, du commerce et de toutes les professions lucratives qui ont besoin pour s'exercer de disposer de matières premières ou de capitaux libres. Mais là il faut que la vigilance des pouvoirs publics sévisse par l'application rigoureuse des lois existantes, au lieu de la complicité qu'ils montrent trop souvent aujourd'hui. Rien n'est facile, au dire des experts en matière commerciale, comme de distinguer un marché fictif d'un marché réel, fût-il à terme. Ce qui favorise les accaparements que ces marchés ont souvent pour but, c'est l'état d'individualisme de la production ; ils n'auraient pas lieu d'être à l'égard de sociétés de production, qui pourraient répondre par l'offre à la demande dans telles proportions qu'elle se présentât. - Et puisque nous avons parlé des marchés à terme, disons que beaucoup de ceux qui sont aujourd'hui non seulement tolérés, mais reconnus par la loi, pourraient être assujettis à un impôt spécial, et ne tarderaient pas alors à disparaître des pratiques du commerce.
On objectera que les capitaux, gênés sur tous les terrains dans leur soi-disant productivité propre, c'est-à-dire dans leur emploi usuraire, émigreraient du pays pour aller enrichir (ou plutôt ruiner) l'étranger où ils seraient admis en libre pratique. Ceci demande en effet à être envisagé à un point de vue auquel je vais me placer dans les quelques considérations par lesquelles je me propose de terminer ce mémoire sur l'Usure.

III. - Considérations générales.

Dans la première partie de ce mémoire j'ai essayé d'établir la thèse suivante
Bien que le capital ne soit pas doué d'une productivité propre, les moeurs et les lois actuelles permettent à son possesseur d'en tirer à ce titre spécial un profit normal, en vendant cette productivité fictive sans pour cela aliéner le capital lui-même, et de se créer ainsi des profits sans risques et des rentes sans travail.
La généralisation de cette pratique, jadis qualifiée d'Usure, a pour effet d'entamer d'autant les forces vouées à la production, de diminuer en conséquence la somme des produits et de fausser leur répartition, puisqu'une partie de ces produits est détournée de profiter à leur auteurs.
Ou, pour se servir des termes mêmes du mémoire, l'Usure (terme figuré) prélevée en vertu de la productivité du capital détermine une usure (au propre) correspondante dans le mécanisme de la vie sociale, et un trouble croissant dans l'organisme social.
Par la deuxième partie du mémoire, j'ai essayé de montrer comment on pourrait enrayer le système capitaliste sur les divers terrains de l'ordre économique où il produit les effets susdits ; c'est-à-dire dans les prêts industriels, dans les prêts à l'Etat, dans les prêts fonciers, comme aussi dans son influence sur les locations et les fermages.
Arrivé au terme de mes conclusions, je me rends très bien compte de n'être pas parvenu à mon but : d'abord à rendre sensible le phéno¬mène qui vicie tout notre système économique ; ensuite à montrer les moyens de l'empêcher de se produire. Mes définitions auront paru étranges, mes conclusions aventurées, et toutes les objections qu'elles n'auront pas manqué d'éveiller seront restées debout, parce que, de peur de rompre l'enchaînement des idées, je ne me suis pas arrêté à les prévenir ou à les réfuter.
Enfin, il est certain qu'à un régime économique - le capitalisme auquel on prétend retirer son principal ressort, il faut en substituer un autre que je n'ai fait qu'indiquer, et qui me reste à exposer plus clairement. Car la vie économique, pas plus que les autres formes de la vie sociale, ne retourne pas en arrière. Il ne s'agit donc pas de revenir par l'extinction de l'Usure aux conditions où l'on travaillait avant qu'elle se fût développée, mais de pressentir les conditions nouvelles où pourrait s'exercer le travail, après que ce facteur négatif en aurait été éliminé. Afin que tous les autres, qui proviennent du développement du machinisme et des conquêtes de la civilisation sur le globe, en atteignent plus complètement leur plein épanouissement. Je vais l'essayer. Et cette fois ce sera la fin.
D'abord, en jetant un coup d'oeil sur la vie économique actuelle, j'ai montré sous combien de formes l'Usure s'y produisait, mais je n'ai pas dit dans quelle proportion.
Voici ce que je trouve à ce sujet dans une circulaire financière du 20 août, rédigée dans une maison de banque très honorable, la maison Blondel et Garnier, à la saine direction de laquelle je m'empresse de rendre témoignage

« Il faut convenir aussi que toutes les économies convergent à l'heure actuelle vers les valeurs mobilières, ce qui leur donne un vigoureux soutien. On n'achète plus de terre ; l'industrie effraie les plus hardis ; c'est encore la Bourse qui offre les placements les plus commodes et les plus lucratifs. Une brochure fort intéressante de M. Emile Cosson, avocat à la cour de Paris, que nous nous honorons de compter dans notre clientèle, relative à l'agiotage et aux syndicats financiers, nous apprend que les valeurs françaises et étrangères possé¬dées par les capitalistes français peuvent être évaluées à 80 milliards, rapportant environ 4 milliards. Il ajoute que notre cote officielle comprend 767 titres au comptant et à terme, et fait remarquer le chemin parcouru depuis 1816, où les opérations de bourse ne portaient que sur 3 ou 4 valeurs et où le capital de ces valeurs n'excédait pas 2 milliards ; aujourd'hui la fortune mobilière des particuliers est devenue aussi grande que la fortune immobilière. »

Ainsi si je comprends bien la première phrase, elle signifie que les valeurs mobilières ne sont plus des fonds d'établissements agricoles ni industriels, mais des fonds de roulement ; dans la seconde, je vois qu'ils rapportent quatre milliards - autant que l'impôt annuel - sous forme de prêts aux établissements agricoles et industriels ; dans la troisième que la valeur de ces prêts s'élève au même chiffre que "Allé des capitaux d'établissement.
Autrement dit, que la moitié de la fortune publique consiste en Usures.
Or de quel oeil ces producteurs qui fournissent la moitié consolidée du capital social, la somme complète du travail social, la somme totale de la production et finalement la totalité des besoins de la consom¬mation, peuvent-ils bien considérer ces « capitalistes » qui n'ont que la peine de détacher le coupon ? De l'oeil dont on considère les gens dont on a besoin, comme ceux-ci le croient ? - N'est-ce pas plutôt de l'oeil dont on considère les choses dont on a besoin, lorsqu'elles sont aux mains d'autrui ? Voilà comment l'Usure pose le problème social. Après avoir mesuré l'étendue du phénomène, si l'on veut en mesurer l'intensité, en voici un exemple journalier : vous commandez une paire de bottes chez un ouvrier cordonnier ; n'ayant pas d'appro¬visionnement de cuir, ni de capital, il faut qu'il emprunte 20 francs à un usurier pour se procurer le nécessaire ; celui-ci lui marque 30 francs (c'est le moins dans une affaire de ce genre) ; l'ouvrier estime à 10 francs sa façon et les bottes lui reviennent ainsi à 40 francs, mais c'est au-dessus du prix courant ; alors il partage entre vous et lui le coût de l'usure, ne garde pour sa peine que 5 francs et vous livre pour 35 francs ce qui en vaut 30. Vous n'êtes pas plus satisfait que lui, mais il y a un tertius gaudens, qui, après trois petites opérations de ce genre, se sera procuré, lui, sa paire de bottes sans diminuer son pécule et sans manier l'alène.
Tandis que si l'ouvrier eût possédé le fonds, ou bien que vous lui eussiez avancé de quoi se le procurer en même temps que vous lui faisiez la commande, il y eût trouvé son compte et vous aussi. Comme aussi la société, pour qui les 10 francs empochés par l'usurier représentent une consommation improductive.
C'est pourtant comme ceci que le capitalisme a commencé, tout simplement, tout bonnement, pour arriver par des voies de plus en plus complexes, dans lesquelles il faudrait une vraie science pour le suivre, au développement formidable qui vient d'être indiqué plus haut ; nous avons vu que la moitié du capital français travaille pour qui l'emploie, l'autre moitié pour qui le prête, sans parler du travail de l'argent sur lui-même, du jeu de bourse, également sus-mentionné, par lequel se produit ce qu'on appelle en mécanique un frottement au détriment du travail utile, et en économie une usure au détriment de la production.
Voilà cette fois, j'espère, l'Usure bien prise sur le vif, et sa caractérisation bien claire.
Comme il est dans la nature du capital employé à faire l'Usure de se grossir toujours, puisqu'il se reproduit sans se consommer, il est dans sa destinée de se substituer progressivement au capital qui ne se reproduit que par la consommation et qui encourt ainsi tous les risques, tandis que l'autre ne s'expose qu'à bon escient, c'est-à-dire quand il possède un gage ou «une couverture». Le système tend donc à rendre de plus en plus aigu le contraste entre capitalistes et travailleurs, de plus en plus riches ceux-ci et de plus en plus pauvres ceux-là, et à accentuer ainsi par ses deux éléments extrêmes la forme d'un état social où le précepte « que celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger » devienne une contre-vérité. Or, comme la vérité et la justice ne se laissent pas impunément tourner en dérision durant toute l'existence d'un peuple, je suis bien obligé de redire dans ce résumé ce que j'ai dit dès l'exposé de la question, à savoir que le système ne peut aboutir qu'à une révolution sociale.
L'école classique, qui fournit sinon les prêtres de la religion du veau d'or, du moins ses docteurs, a beau chercher à accuser tantôt la bureaucratie, tantôt le christianisme, d'avoir engendré le socialisme elle seule a engendré et devait engendrer la réaction qui l'emportera elle-même, au prix de Dieu sait quelles violences, mais sans y pouvoir substituer rien qui vaille mieux ni même qui en diffère en principe. Car mettre tout le capital aux mains de l'Etat comme le veut le socialisme, ce n'est pas du tout réaliser l'union du travail et du capital. C'est même y tourner le dos. Le travailleur a encore aujourd'hui une chance de conserver ou même d'acquérir une partie du capital social, - de plus en plus minime il est vrai. - Mais, sous le régime socialiste, plus la moindre chance de cette espèce : l'Etat est le capitaliste universel et absolu ; le travailleur est purement et simplement un esclave. Ainsi, si l'on considère que le régime de l'Usure conduisait les hommes lente¬ment à l'esclavage, il faut bien reconnaître que le socialisme les y précipité d'un coup. - Singulier remède !
La véritable solution, nous l'avons indiquée déjà, et il faut y revenir ici, consiste à remettre et à maintenir l'outil aux mains, c'est-à¬dire en la possession de l'ouvrier. Ce n'est pas « la mine au mineur » d'abord parce que la mine n'est pas un outil ensuite parce que le mineur n'est pas tout le corps exploitant, mais c'est la corporation industrielle ou agricole en possession de l'outillage professionnel et exploitant à son compte les forces naturelles.
C'est la coopération, sans doute par la division du travail combinée avec l'unité de direction mais la coopération organisée conformément à la nature de l'homme,' c'est-à-dire à l'ordre hiérarchique sans lequel l'humanité ne serait qu'un troupeau ; conformément aussi à la nature des choses, c'est-à-dire à leur emploi en vue d'une consommation productive. 'est la coopération organisée variés par des procédés infiniment variés et pouvant être très complexes ; c'est la coopération sociale, en d après aau lieu de cette absurde conception soi-disant démocratique, loi laquelle tous les individus, étant égaux en droit, n'ont d'autre que celle du nombre et d'autre hiérarchie que celles qu'il crée.
Non, si l'on conçoit bien l'Etat exploitant, quoique ce ne soit pas sa fonction propre, il n'est pas plus malaisé de concevoir dans l'Etat une foule de petits Etats autonomes reliés entre eux par des organismes de coordination, exploitant chacun pour son compte une branche d'industrie dans un atelier local, sous la protection de l'Etat proprement dit, et dans des conditions garantissant le bien commun. - Dans un tel régime corporatif, il n'y aurait ni Usure ni esclavage, comme lorsque le capital est séparé du travail par sa constitution individualiste ou socialiste, c'est-à-dire par son individualisation pure et simple ou par sa socialisation complète et absolue.
Il y a dans l'emploi de ces mots individualisme et socialisme, indivi¬dualisation et socialisation, place à des malentendus énormes, parce que l'on prend communément leurs radicaux, les mots d'individu et de société, dans un sens abstrait pour traiter d'organisations concrètes. Il n'y a pas d'individu qui, au concret, puisse être considéré comme indépendant d'une société ; ainsi, en un certain sens, il n'y a pas d'individus, il n'y a que des membres de la société. Et, d'autre part, le mot de société ne signifie pourtant pas un être même collectif, mais un état social d'êtres individuels, c'est-à-dire des hommes en société.
Or il convient essentiellement que des hommes en société aient certains droits en propre, comme chacun d'eux a des besoins et des devoirs reconnus, et aussi certains droits en commun et résultant de l'organisation de la communauté, comme ils ont des besoins et des devoirs communs. Il y a des consommations sociales comme des consommations particulières, des productions sociales et des productions individuelles. Et il est bien naturel que les instruments d'une production soient eux-mêmes possédés à l'état social.
Comment passer de l'état de possession individuelle de certains capitaux - et non pas de tous - à la forme sociale ? Je crois l'avoir montré : non pas en dépossédant leurs possesseurs, mais en les faisant entrer dans la société qui a besoin de leurs capitaux, et de l'organisation de laquelle ils ont besoin pour les faire valoir.
Que l'on ferme aux capitaux d'autres moyens de s'exploiter qu'en société, et l'on est sûr de les voir bientôt socialisés, parce qu'autrement ils ne fourniraient pas à la consommation de leurs possesseurs, ou bien se consommeraient sans se reproduire. Ici apparaît l'objection de l'internationalisme dès capitaux, c'est-à dire de l'impossibilité de modifier la législation économique à la fois dans tous les pays producteurs, afin d'empêcher les capitaux d'émigrer du pays où l'on apporterait, pour la première fois, des restrictions à leur liberté d'emploi,
Voici la réponse : sans doute, les capitaux employés à l'Usure, devenant disponibles par sa répression, devraient aller chercher fortune ailleurs, s'ils ne se rabattaient pas sur la mise en ceuvre utile à la production. Mais cette production prendrait d'autant plus d'essor qu'elle ne serait plus tributaire de l'Usure, et le pouvoir de consommation des foules, augmentant par la même raison, développerait d'autant le marché national et y attirerait finalement le capital, loin qu'il en fût détourné. On fait l'Usure sur les populations pauvres, mais on travaille volontiers loyalement pour celles qui sont riches.
Maintenant il faut néanmoins se placer au point de vue international beaucoup plus que ne le fait en ce moment le parti conservateur, et voici ce qu'on aperçoit en se plaçant à ce point de vue.
Il y a en ce moment trois courants internationaux, que l'opinion désigne par les noms d'internationale jaune (ou judaïque), d'inter¬nationale rouge (ou révolutionnaire) et d'internationale noire (ou chré¬tienne) ; le premier se forme chez les capitalistes, le second dans la classe ouvrière, le troisième n'appartient pas spécialement à une classe, mais tend à la réconciliation des classes divisées par les deux autres courants, en tenant entre leurs prétentions la juste mesure dictée par une saine doctrine sociale.
Les courants ont beau être tellement distincts qu'ils se combattent comme les eaux de certains fleuves même en se mêlant, ils n'en concou¬rent pas moins à donner une poussée grandissante contre les barrières élevées aux frontières des nations. L'ancien régime, extrême et absolu en toutes choses, tendait à les rendre infranchissables. Mais la merveilleuse facilité des communications et les moeurs cosmopolites qu'elles engendrent (dont le succès des Expositions universelles n'est pas un des moindres traits), tout cet ensemble ouvre de grandes probabilités au triomphe futur de l'une des trois internationales désignées tout à l'heure.
Si c'est celle dont la spéculation est l'âme aussi bien que le ressort, on verra le monde revenir à l'état social du temps de l'Empire romain, qui connut lui aussi les siècles de l'Usure ; l'esclavage aura pris la forme du prolétariat, la ploutocratie tiendra la place de l'aristocratie, et tout idéal aura disparu avec le culte de la patrie et celui du foyer. Ces deux amours, innés au coeur de l'homme, seront remplacés par celui de l'or.
Si c'est l'internationale rouge qui réussit à produire une révolution sociale, ce ne sera plus même vers l'Empire romain, mais vers la barbarie que rétrogradera la société, car toutes les conceptions sociales soi-disant scientifiques, c'est-à-dire purement matérialistes, de l'école qui s'intitule démocratique socialiste et révolutionnaire, sont d'une rudesse et d'une grossièreté sans nom. Le culte du ventre, comme s'intitule elle-même la religion nouvelle n'est pas plus digne de l'humanité que celui de l'or, et n'en diffère guère en principe d'ailleurs. Libéralisme et socialisme ne sont, comme on l'a dit souvent, que deux frères ennemis. Mais si les passions soulevées par leur lutte fratricide se font de plus en plus jour, et si leurs manifestations acquièrent non seulement une fréquence, mais un développement inquiétant pour l'ordre social, il s'est produit néanmoins dans le cours de ce siècle, comme dans toute la série qui date de l'ère chrétienne, un adoucissement progressif et continu des moeurs, que des explosions de violence ont pu troubler plutôt qu'arrêter, et dans lequel l'observateur impartial ne peut manquer de reconnaître encore l'influence souveraine, quoique parfois latente et en quelque sorte inconsciente du christianisme.
Cet adoucissement des mceurs, cette piété pour l'humanité, four¬nissent à l'action sociale de nos trois internationales comme un air ambiant, où la jaune et la rouge se sentent mal à l'aise, l'une dans son égoïsme, l'autre dans sa rudesse, tandis que l'internationale noire s'y trouve dans son élément. On en voit le témoignage dans ses développements : refoulée par tous les gouvernements, monarchiques ou républicains, conservateurs ou progressistes, elle ne se produit pas moins d'année en année dans des manifestations toujours plus complètes. Après les magnifiques congrès catholiques d'Autriche, d'Espagne et de Suisse, pour ne parler que de ceux de cette année, la France vient de voir sous une autre forme, celle des assemblées provinciales et de l'assemblée générale de leurs délégués, se reproduire un mouvement d'idées fécond dans le même sens. Or le mot de siècle de l'Usure y a été attaché aux pratiques de la civilisation moderne, et elle ne secouera plus ce trait de ses flancs !
D'autre part, l'état-major de l'internationale dorée, la haute banque juive est attaquée par une littérature ardente, implacable, que l'on croyait d'abord ne pouvoir atteindre les sphères où se complaisent les parvenus de l'opulence, mais qui pourtant y a trouvé de l'écho et a provoqué les symptômes d'un certain antisémitisme dans toutes les classes de la société.
Je constate le fait sans le louer, et surtout sans lui attacher plus d'importance qu'il n'en a : de tout temps les fils de famille ruinés ont maudit les usuriers. Mais j'y voudrais voir un commencement de réaction, non contre les spéculateurs qui restent dans les limites licites de leur industrie, mais contre la spéculation elle-même lors qu'elle est usuraire, et, pour tout dire, contre le principe même de l'Usure, sous telle forme qu'elle se déguise.
Je crois en avoir désigné ici les principales et montré les principaux effets, quitte à paraître excessif, insensé même dans un milieu social où tout le monde en vit sans s'apercevoir qu'on en meurt. Il est si commode de vivre sur l'épargne des pères ou sur la sienne, en faisant travailler son argent plutôt que soi-même, et de croire que cela durera toujours ! Mais j'ai voulu montrer que cette quiétude, respectable chez l'individu qui n'en peut mais, n'avait pour elle, au point de vue social, ni les calculs de l'économie ni les garanties de la paix sociale. Et comme la question est la même et à peu près aussi mûre dans tous les Etats d'Europe, ou du moins dans tous ceux que je connais, doute pas, même en restant au point de vue international, que les le ne législatifs que j'ai indiqués, et d'autres encore, n'entrent bientôt dans les préoccupations de l'opinion, ne deviennent ensuite l'objet de conférences, de congrès internationaux, comme ceux que nous voyons se tenir en ce moment sur d'autres questions sociales, et que les lois contre l’usure finissent par redevenir le code commun des peuples de la CHRÉTIENTÉ.