Le premier grand discours sur la misère ouvrière post révolutionnaire au Parlement français, prononcé par le royaliste Alban de Villeneuve Bargemont
 

Au cours des débats sur la Loi Montalembert  sur la limitation du travail des enfants votée le 22 mars 1841 ( citations en gras et liaisons extraites de la thèse de Jean-baptiste Duroselle, Les débuts du catholicisme social en France, 1822-1870, Paris, P.U.F., 1951, p230

 

“Villeneuve-Bargemont profita de la discussion générale pour prendre la parole le 22 décembre. Seul de tous les orateurs, il élargit la question à l'ensemble du problème ouvrier. ... C'est la première fois, dans l'histoire pârle­mentaire de la France, que le problème ouvrier était posé dans sa généralité à la tribune. .... « un fait considérable, alarmant, nouveau, s'est révélé au sein de quelques États les plus avancés en civilisation et en industrie manufacturière et ce fait, c'est la misère, une cruelle misère, tendant à se généraliser et à se perpétuer dans une portion nombreuse de la population employée aux travaux des diverses fabriques établies dans nos principales localités ...

La première cause de cette misère généralisée est la production illimitée et la concurrence qui impose aux ouvriers « la nécessité de se livrer, eux, leurs femmes et leurs enfants, à un travail dont l'excès et la durée dépassent la mesure de leurs forces et pour un salaire qui ne suffit pas toujours à la plus chétive subsistance ».

Cette situation est nouvelle. Au temps des corporations, que l'orateur [se défend de vouloir] ressusciter [devant une chambre attachée à l’ultra-libéralisme de la Loi le Chapelier, votée en 1791 par les révolutionnaires], “la misère des classes ouvrières «était un accident et non une condition générale et forcée ». L'erreur, c'est que rien ne les ait remplacées pour « la conservation de la santé, de la moralité, et de l'existence des ouvriers que le déve­loppement de l'industrie et les principes de la nouvelle science des richesses concourent à appeler et à concentrer dans les ateliers des villes manufacturières ...

Ce sont là, Messieurs, et je crois devoir le dire à cette tribune, les conséquences inévitables et dès longtemps prévues de l'application des systèmes modernes d'économie publique, qui ont dénaturé le véritable but et la destinée sociale du travail et de l'industrie » en sacrifiant à la production « toutes les considérations de religion, de morale et d'humanité ». Il faut au contraire « l'alliance étroite du travail et de la justice, de l'ordre moral et de l'ordre matériel » tels que les a établis le christianisme. ... L'économie politique anglaise « suppute froidement la valeur vénale et capitale d'un ouvrier ». Or « ce que personne ne peut vouloir, c'est qu'une portion de la population, attachée à certaines branches d'industries, forme en quelque sorte une caste à part, dévouée au malheur, comme en Angleterre, et dont les meurs, la santé et l'exis­tence soient livrées au hasard le plus aveugle... C'est cette situation qu'on ne saurait tolérer dans une Société civilisée et qui se dit chrétienne ».

L'auteur rend hommage à certains chefs d'industrie « généreux et paternels », notamment à Mulhausen (sic) et en d'autres lieux (r). Mais c'est pour revenir à un tableau saisissant de la misère ouvrière, tant dans les grandes industries que dans les ateliers isolés. « Là, la durée du labeur dépasse toute mesure. »

Comment donc réformer cette situation ?

[La loi proposée en 1840 et votée en 1841 interdit le travail avant huit ans et en limite la durée jusqu’à seize ans]

« Pour moi, Messieurs, je ne saurais envisager cette loi que comme un premier pas de fait vers une réforme appelée par tous les durs généreux. ... La restauration des classes inférieures, des classes ouvrières, souffrantes, est le grand problème de notre âge. Il est temps d'entreprendre sérieusement sa solution, et d'entrer enfin dans la véritable économie sociale, trop sou­vent.., perdue de vue au milieu de nos stériles agitations politiques. »

Il se rallie au projet de loi, mais avec deux modifications : que la surveillance soit étendue aux petits ateliers [proposition du catholique social Gérando] et qu'un gros effort soit fait pour l'éducation morale des enfants. Les curés et pasteurs pourraient faire partie des commissions chargées de l'application de la loi.”

La loi, après une nouvelle discussion à la Chambre des pairs (2), fut promulguée le 22 mars.

On en connaît les clauses (3). Certaines d'entre elles prêtèrent immédiatement à discussion, dans les milieux catholiques comme ailleurs : celle qui limitait la surveillance aux ateliers de plus de 20 personnes, et celle qui confiait cette surveillance à clés notabilités locales non rémunérées.

(Les débuts du catholicisme social en France, 1822-1870, Paris, P.U.F., 1951, p230)

 

Une loi incomplète et difficile à appliquer

La très catholique et le plus souvent royaliste légitimiste « Société d'économie charitable » s'en inquiéta. Elle critiqua le manque de volonté d’appliquer la loi. C'est seulement cinq mois après sa promulgation, le 14 août 1841, qu'on avait demandé aux sous-préfets la liste des établissements assujettis.Par la suite les patrons chargés d’inspecter leurs collègues pouvaient écrire: “L'application trop brusque de cette loi aurait inévitablement compromis les intérêts commerciaux de la ville. Sur la fixation des horaires de travail pour les enfants de 8 à 12 ans (huit heures, entre 5 heures du matin et 9 heures du soir) la commission ne peut s'empêcher d'observer que: d'une part la loi n'a pas assez tenu compte des exigences du commerce et que d'autre part elle a beaucoup exagéré les dangers et les fatigues des enfants ” Ses propres observations lui montrent que rapport du ministre du Commerce au roi, en date du 25 juillet 1845 est bien trop optimiste.

Elle soutient un projet de loi du 17 février 1847 qui aurait étendu la loi à tous les ateliers et confié sa surveillance aux vérificateurs des poids et mesures. Abandonnée à cause de la révolution de 1848 la mise en place d’une véritable inspection du travail n’a lieu que sous le gouvernement de l’Ordre Moral, en 1874, à l’initiative de d’Ambroise Joubert, député chrétien-social issu du groupe parlementaire royaliste légitimiste.

 

Liens Internet pour aller plus loin.

 

Situation des ouvriers entre la révolution et 1841
La loi le Chapelier: Des droits de l'homme au libéralisme économique qui développe fortement  La misère ouvrière dénoncée par Villeneuve Bargemont au nom de l’idée que « Pour la société, une manufacture ne vaut la peine d'être exploitée que quand elle peut maintenir ses ouvriers dans un état de tolérable aisance ».
Descriptions de la situation d’après la loi le Chapelier

http://hypo.ge-dip.etat-ge.ch/www/cliotexte/html/travail.enfants.html

 

Loi sur le Travail des Enfants et des Filles mineures, du 19 mai 1874

http://www.ac-reims.fr/datice/hist-geo/textes/national/enfants1841.html

Instructions très prudentes

http://www.rhone-alpes.travail.gouv.fr/dd01/actualites/telecharger/pv-30-09-41.pdf

Mesure du nombre des enfants concernés

http://www.histgeo.com/contemporaine/travail.html

Lettre d’un préfet demandant la création d’un corps d’inspection du travail

http://www.rhone-alpes.travail.gouv.fr/dd01/actualites/telecharger/enfants-1853.pdf

Exposition sur les débuts de l’inspection du travail
http://www.rhone-alpes.travail.gouv.fr/dd01/actualites/100ans.html

Ambroise Joubert et la loi de 1874.
http://biosoc.univ-paris1.fr/histoire/textimage/texte27.htm

 

Quelques citations exemplaires du cynisme libéral

http://yannickdeshogues.free.fr/pdf/2MATURPOLIT.pdf

Chronologie de (l’absence de lois sociales au XIXes
http://www.sciences-sociales.ens.fr/forma/agreg/hss2001/travail/chronologie/chrono89-90.html
Recherches récentes et faible efficacité immédiate des catholiques sociaux

http://rh19.revues.org/document350.html

La société Saint Vincent de Paul. Charité patronage(s) et réflexions sociales.

Généralités
Chronologie sociale
Chornologie sociale. 1791-200.

Action des royalistes sociaux
http://croixlyspeine.canalblog.com/archives/1c___les_royalistes_et_la_question_sociale/index.html
Programme social royaliste du Comte de Chambord 1865

http://croixlyspeine.canalblog.com/archives/3a___les_lettres_du_comte_de_chambord/index.html